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FRÉDÉRIC HASCOËT

Publié dans : Les articles Culture de Frédéric Hascoët

La chasse: La bête humaine

A défaut de réelles surprises, Thomas Vinterberg nous livre un film édifiant et parfaitement interprété, Mads Mikkelsen en tête.

Lucas a quarante ans. Il vient tout juste de sortir d'un divorce difficile. Redémarrant à zéro, il a trouvé un travail d'éducateur dans une école maternelle. C'est là qu'il séduit Nadja et retombe amoureux. Parallèlement à cette nouvelle vie, il essaie de renouer le contact avec Marcus, son fils adolescent. Mais, un jour, une enfant laisse entendre que Lucas aurait eu des gestes déplacés à son encontre. Lucas sait qu'il s'agit d'un mensonge, mais le mal est fait. Sa vie va alors peu à peu basculer dans la suspicion et la violence...

Du quotidien à l'enfer

Lucas est un homme normal. Il a ses problèmes personnels et familiaux. Bien décidé à changer de vie, il trouve un nouveau travail, et retombe amoureux. Mais les circonstances vont se retourner contre lui. Une petite fille de l'école maternelle va mentir et laisser penser à ses parents qu'il a pratiqué des attouchements sur elle. Le début d'une série de quiproquos, qui vont transformer son tranquille quotidien en un enfer progressif. Tout débute par les regards et la rumeur, qui court vite dans les petits villages où beaucoup de gens se connaissent. Puis, peu à peu, la violence sourde, froide, devient verbale puis physique. Par exemple, on le rejette des supermarchés. Ceux qui l'appréciait hier se sont retournés contre lui, sans écouter la version de Lucas. On lui signifie en quelques semaines seulement qu'il est devenu un pestiféré et qu'il n'est plus le bienvenu dans leur ville. Mais Lucas fait front seul et reste digne.

Au début, il ne s'énerve jamais, sûr de sa bonne foi et que la vérité va être rétabli. Mais le piège est ouvert, et il aura beaucoup de mal à le refermer. Il ne cherche pas à couper court à la rumeur, et celle-ci va s'amplifier jusqu'à l'hystérie. Il ne vient à l'esprit de personne que la petite fille aurait menti. Et même lorsque celle-ci laisse insinuer qu'elle aurait raconté n'importe quoi, ses parents la croient fragile suite à ce qu'elle aurait subi. Sa parole n'est pas mis en doute, contrairement à celle de Lucas. Il est de plus en plus isolé. Même Nadja se met à douter de lui. Impassible au début, il finira par craquer. L'opinion des habitants de la ville est suiviste et unanime. Ils préfèrent protéger leurs enfants d'un prédateur sexuel – qui doit certainement en être un puisque tout le monde le dit, malgré l'absence de preuves quelconque.

Coupable sans procès

Thomas Vinterberg filme un hui clos kafkaïen, symbolisé par un village qui semble isolé de tout. Comme le personnage de Lucas. Un village en hiver, afin de renforcer l'ambiance déjà glaciale du film. L'unanimisme de la population contre le nouveau venu montre le poids de la rumeur et de ses conséquences dévastatrices. Les jugements à l'emporte – pièce envers Lucas montrent à quel point l'unanimité peut l'emporter sur le doute, et surtout si l'on remonte à la base, à quel point il est facile de propager une rumeur et de lui faire dire ce que l'on veut. L'enfant est une personne innocente, sa parole est sacralisée, donc Lucas est forcément coupable sans autre forme de procès. Il est condamné avant d'avoir été jugé. Le réalisateur danois montre à travers ça le regard que l'on porte sur l'autre, l'étranger, le poids parfois lourd des préjugés. Lucas est enfermé dans un personnage de diable qu'il n'est pas.

Un personnage impeccablement interprété par Mads Mikkelsen, prix d'interprétation au festival de Cannes 2012, qui a su avec sobriété et vérité prêter ses traits à ce personnage. La large palette des émotions qu'il déploie tout le long de ces épreuves qu'il subit malgré lui compense le manque relatif de surprises du scénario. Dès le début du film, on sait que Lucas est innocent. On devine alors le déroulé des évènements: la suspicion, le doute, même des proches, le rejet, la colère froide qui tourne à la violence, puis la compassion et le pardon. Mais les mécanismes qui mènent d'une étape à une autre sont plutôt bien décortiqués, et les seconds rôles sont bien dessinés, restant sur le fil du doute. C'est finalement un personnage profondément seul qui fera les frais du célèbre adage «l'homme est un loup pour l'homme», d'une société hystérique qui cherche moins à comprendre qu'à dénoncer les coupables.

En filmant une chronique de la violence ordinaire, le réalisateur de «Festen» signe un film dérangeant sur nos sociétés victimaires et simplificatrices qui n'hésite pas à opposer le faible au fort, et tant pis s'ils se trompent et détruisent des vies. Il part d'un petit village pour élargir son champ des consciences et nous mettre en face de notre propre noirceur. Faisant éclater dans un feu d'artifice le manichéisme de la pensée, il montre la complexité des êtres et les conséquences des jugements à l'emporte-pièce des foules. Un miroir salvateur qui nous invite au recul, à l'apaisement et à la compréhension.

À propos de l'auteur

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FRÉDÉRIC HASCOËT

Titulaire d'une Licence de Médiation Culturelle. Plus passionné
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