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FRÉDÉRIC HASCOËT

Publié dans : Les articles Culture de Frédéric Hascoët

Le passé : Les séparations

La famille sous toutes les coutures (et les déchirures) : une œuvre pudique et subtile, primée à Cannes, d' Asghar Farhadi.

Marie, une pharmacienne, est amoureuse de Samir. Mais elle est encore mariée à Ahmad, un iranien. Celui-ci revient en France pour la première fois depuis quatre ans pour signer les papiers du divorce. Il revoit à cette occasion sa fille, Léa. Il y a également Fouad, le fils de Samir, ainsi que Lucie, la fille adolescente de Marie, fruit des amours d'un précédent compagnon. Marie et Lucie sont en conflit ouvert. Ahmad va alors essayer de résoudre le problème, faisant resurgir un terrible secret...

En décalage

Marie (Bérénice Béjo) est à la tête d'une tribu hétéroclite, avec deux enfants issus de deux précédents amours. Il y a de plus Fouad, le fils de Samir (Tahar Rahim), son nouveau compagnon. On apprend en outre que Marie est enceinte de Samir. C'est ce qui l'a décidé à vouloir se marier. Mais auparavant, elle doit divorcer d' Ahmad, son précédent mari, retourné dans son pays d'origine, l'Iran, depuis quatre ans. Autant dire que pour chacun, il n'est pas facile de trouver sa place au sein de ce «puzzle». Fouad, au début, multiplie les bêtises et mène la vie dure à Marie. Mais il n'est pas le seul problème. Lucie, en effet, ne rentre plus à la maison après l'école, si ce n'est pour dormir, et affiche une préférence claire pour Ahmad par rapport à Samir. L'adolescente et sa mère se disputent constamment, au grand dam de Marie, qui ne comprend pas sa fille et se sent débordée, en décalage par rapport à elle.

Heureusement, il y a Ahmad. Cet iranien, qui revient en France après plusieurs années dans son pays, apporte son regard extérieur, sa bienveillance. Lucie est plus proche de lui que de Marie ou Samir. Elle se confie ainsi plus facilement. Il fait le médiateur entre elles deux, sans juger. Débarquant au milieu de l'action, il veut bien faire en réconciliant les deux femmes. Et, bien malgré lui, il se retrouve détenteur des secrets de Lucie. Il essaie d'apaiser les choses, de relativiser, mais il s'aperçoit bien vite que ce n'est pas si simple. Son arrivée va délivrer la parole, et faire crever l'abcès qui manque de faire flancher le fragile équilibre de cette famille. Face aux imbroglios, il est le catalyseur, l'adulte, l'élément perturbateur du film. Il est un spectateur passif qui ne cherche qu'à aider les gens. Et, à travers lui, la porte d'entrée de l’œuvre pour les spectateurs. C'est à partir de son arrivée que l'histoire démarre, que tout s'enclenche.

Deux temporalités

Mais c'est aussi grâce à lui que la parole se libère. Les tensions et les non-dits explosent, notamment entre Lucie et Marie. C'est par elles que sont transmises les émotions les plus fortes. Leurs relations, contradictoires et ambiguës, sont au cœur même de ce Passé. L'histoire avance au rythme de leurs heurts et des angoisses de l'une et de l'autre. Chacune de leurs confrontations est un moment fort du film. Les deux femmes sont des personnages important, ce qui n'est pas innocent pour le réalisateur iranien. En effet, au travers d'elle, c'est la parole des femmes en Iran, leur place dans la société qu'il interroge et met en parallèle, en évoquant les différences culturelles entre les deux « blocs » (occidentaux et orientaux). Dans son film, il les place en première ligne. Ce sont des rôles importants, expressifs et progressifs. Elle s'inscrivent dans la chronologie générale qu'illustre cette histoire entre deux temporalités.

Les personnages du film sont en effet en panne. Ils ne parviennent plus à avancer et à se projeter dans l'avenir, car leur passé les retient encore. Un lourd secret les enchaînent comme un boulet au pied. Et les tensions témoignent de cette difficulté à communiquer pour mieux tourner la page. Entre un divorce diversement perçu et l'ex-femme de Samir omniprésente même si on ne la voit quasiment jamais, certaines blessures et situations freinent l'envie de liberté des personnages. Ces problèmes gangrènent les rapports entre les personnages, jusqu'à leur paroxysme. Ces fluctuations sont impeccablement et intelligemment filmées par Asghar Farhadi. Sans chercher à juger, il les montre dans leurs limites, leurs doutes et leur façon d'y remédier. Les personnages se dévoilent peu à peu, souffrent de ces situations, mais c'est pour mieux faire face à leurs contradictions et soulager leurs consciences avec honnêteté et franchise.

Le réalisateurde La séparation filme une famille au bord de la crise de nerfs, dont la parole ne circule plus. Ahmad apporte son aide extérieure pour démêler les problèmes. Par son intermédiaire, on a un équilibre réussi entre la fluidité de la narration et des personnages qui gardent toute leur complexité jusqu'au bout, sans oublier le rythme de la narration qui s'adapte parfaitement à celui des humeurs des protagonistes. Et l'interprétation impeccable rajoute de la sensibilité à cette oeuvre humaine et touchante.

À propos de l'auteur

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FRÉDÉRIC HASCOËT

Titulaire d'une Licence de Médiation Culturelle. Plus passionné
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