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FRÉDÉRIC HASCOËT

Publié dans : Les articles Culture de Frédéric Hascoët

Mamie fait de la résistance

Une nouvelle variation du combat entre le pot de terre et le pot de fer, à la sauce brésilienne, et avec une super-héroïne pleine de vie.

Clara est une ancienne critique musicale. Désormais à la retraite, cette sexagénaire vit seule dans un immeuble de Recife, l'Aquarius, déserté par ses locataires. Des promoteurs immobiliers veulent en effet le démolir. Mais Clara la battante, malgré toute l'insistance de ces derniers et de ces enfants, ne veut pas déménager et quitter des lieux dans lesquels elle a accumulé tant de souvenirs Elle se remémore alors sa vie, son passé, ses amours, ses combats, notamment contre la maladie...

Entretenir les souvenirs

Quatre ans après les bruits de Recife, Kleber Mendonça Filho nous propose son second long métrage, Aquarius. Un film qui scanne finement la société brésilienne, entre nostalgie et pays ancré dans le XXIe siècle, entre passé et et présent. Et pour faire le lien entre ces deux époques, une femme. Clara. Elle était critique musicale dans une autre vie. Lui est d'ailleurs restée une bande-son allant des Queen à Gilberto Gil. Mais maintenant elle n'aspire plus qu'à la tranquillité dans son immeuble, l'Aquarius, bâti dans les années 40 sur une des avenues les plus en vue de Recife et qui se situe au bord de l'océan. Là, entre sa femme de ménage, sa famille (fille, fils, beaux-fils et petits-enfants) et ses ami(e)s, dont un maître-nageur, elle s'est constituée une petite communauté. Mais cet équilibre qu'elle s'est créée ces dernières années se voit menacé par le projet de promoteurs immobiliers qui veulent démolir l'immeuble. 

Des promoteurs qui rachètent les appartements un à un à des habitants qui de fait désertent le quartier. Mais pas notre Clara. Elle est la dernière habitante, et tout l'argent offert pour la déloger ne suffit pas à la dissuader de faire de même. Elle y a trop de souvenirs, et tient à les entretenir du mieux qu'elle peut. Notamment un petit meuble, témoin du temps qui passe et qui a accompagné tous les grands moments de la vie de Clara. Il en a même été en quelque sorte le témoin, voire l'acteur passif involontaire, notamment lors des ébats de l'héroïne. Aujourd'hui, Clara vit seule. Seule dans ce vaste endroit vidé de ses locataires. Seule, mais pas décidée à se laisser faire. Ses combats, elle les porte dans sa chair. Littéralement. Le film fait alors un flash-back qui replonge le spectateur au début des années 80, lors d'une fête célébrant la guérison d'une Clara qui sort tout juste vainqueur de son combat contre le cancer du sein. 

Film de révolte 

Mais à quel prix. Celui d'une ablation. C'est pourquoi elle ne veut pas être amputée encore une fois. De ses souvenirs cette fois. D'où son combat pour maintenir en vie un lieu de mémoires qu'elle ne veut pas voir s'écrouler sous les gravats. Ce n'est pas d'un simple appartement qu'on veut l'extraire, c'est d'une vie entière. Elle se bat donc pour sa vie, une seconde fois. Mais ce cancer-là ne la touche pas uniquement. C'est le matérialisme de la société brésilienne et sa corruption. A cela Kleber Mendonça Filho oppose les rêves, les rires, les épreuves, les réussites et les échecs de Clara dans un ballet d'émotions et de sensualité. Car elle a une vie sexuelle, n'hésitant pas à se payer un gigolo afin de mieux affirmer sa liberté, sa féminité. Le réalisateur brésilien filme une héroïne furieusement moderne, nostalgique certes, acceptant de vivre avec ses souvenirs, mais refusant de se laisser enfermer dans le passé, restant en permanence éveillée au présent. 

C'est donc à un film de révolte que nous convie Kleber Mendonça Filho. Clara est en effet un personnage qui ne se laisse pas faire et qui ne se dépare jamais de sa colère quand il s'agit d'évoquer ce qui la touche personnellement. Elle ne baisse jamais les bras. En ce sens, on peut lire Aquarius comme un film politique, le réalisateur brésilien dénonçant la volonté de se couper de son passé, de le démolir et de le reconstruire sur du vent, du clinquant, du faux. Mais on ne peut effacer le temps. L'émotion répond ici au béton. C'est avec un certain lyrisme qu'il filme une héroïne joyeuse, tolérante, indépendante et humaniste. Quitte à paraître parfois un peu manichéen pour mieux faire passer ses idées. Ce qui n'enlève en rien le sentiment optimiste qui se dégage de ce film assez réussi où se magnifique portrait de femme est mis en valeur par une caméra qui a su se mettre à la hauteur d'un personnage haut en couleurs, une incarnation du Brésil d'hier, d'aujourd'hui et de demain. 


Pour son second film, Kleber Mendonça Filho réalise une oeuvre sensuelle et engagée. Un long-métrage qui se met du côté de l'humain face au capitalisme triomphant et qui ne se soucie guère des gens qu'il emporte dans son tsunami. Une charmante petite histoire portée par une héroïque Clara qui symbolise la résistance à l'effacement de la mémoire de son pays, au renoncement de la fatalité. Une femme guérie de son cancer, et qui se bat pour d'autres causes dont elle espère bien que son pays se remettra également. 

À propos de l'auteur

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FRÉDÉRIC HASCOËT

Titulaire d'une Licence de Médiation Culturelle. Plus passionné
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