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FRÉDÉRIC HASCOËT

Publié dans : Les articles Culture de Frédéric Hascoët

Michael Haneke: Les (derniers) feux de l' «Amour»

Palme d'or 2012, le cinéaste autrichien filme le désarroi d'un homme face à la déchéance de sa femme. Fort et sobre, avec des interprètes remarquables.

George (Jean-Louis Trintignant) et Anne (Emmanuelle Riva) sont octogénaires. Anciens professeurs de musique, ces retraités reçoivent parfois la visite de leur fille Eva (Isabelle Huppert), également musicienne, qui vit à l'étranger avec sa famille. Leur vie se déroule tranquillement, sans histoire. Jusqu'au jour où Anne est victime d'une attaque cérébrale. Elle finit par sortir de l'hôpital, mais paralysée du côté droit de son corps. Dès lors, l'amour qui unit ce couple est soumis à rude épreuve.

De la banalité à la tragédie

L'histoire commence très tranquillement, et nous montre la vie quotidienne d'un couple de personnes âgées. Ils reviennent d'un concert et vont se coucher. Ils sont heureux, discutent encore entre eux, partagent des activités. Ils sont encore amoureux et se protègent l'un l'autre. Le temps ne semble pas avoir de prises sur leurs sentiments. Ils ont encore des projets. Le film démarre lentement, mais prend le temps de présenter les personnages et leur environnement, notamment le piano qui demeure dans leur appartement, signe de leur passé, de leur réussite, de leur rang social, de ce qui les unit, les rassemble. Ces retraités sont sans histoire, et leur fille, qui a décidé de suivre leurs trace, voyage dans le monde entier. Bref, ils ont eu une belle existence bien remplie vouée tout entière à la musique, sont encore autonomes, et méritent la fin de vie normale qu'ils sont en train de vivre, ensemble.

C'est compter sans les petits signes qui vont rapidement faire basculer la banalité vers la tragédie. Un matin, Anne ne contrôle plus son corps, mais ne s'en aperçoit pas. George s'en préoccupe, et appelle le médecin. Verdict: sa femme a été victime d'un accident vasculaire cérébral. Cela la laisse paralysée du côté droit. Comme à demi prisonnière. Elle peut encore parler, mais ne peut presque plus se déplacer sans son fauteuil roulant. Une sorte de huis-clos interne débute alors en elle. Refusant d'être accablée, d'être considérée comme une handicapée, elle continue de se balader dans leur appartement et à recevoir ses invités, notamment sa fille, venue aussi vite qu'elle a pu. La déchéance physique s'accompagne d'une pudeur de plus en plus difficilement contenue. Et d'une solitude subie. Anne a de plus en plus de mal à exprimer ce qu'elle ressent, est dans le rejet. George, lui, s'occupe de sa femme, la garde à la maison, mais est dépassé par les événements et ne sait pas comment réagir face à une situation qu'il n'avait pas imaginé et pour laquelle il n'était pas préparé.

L'ombre de la mort

Une violence exposée mais contenue s'installe alors insidieusement, et à la douleur physique s'ajoute une forme de solitude. Anne et George ne parviennent plus à se comprendre, à dialoguer. Ils deviennent de plus en plus inconnus l'un à l'autre, alors qu'ils sont mariés depuis longtemps. Cette nouvelle épreuve les divise, les sépare. Les silences deviennent lourds et plus explicites que les paroles. Malgré tout ses efforts, sa volonté de ne pas baisser les bras, George n'y arrive pas. Et Eva est témoin de cette lente déchéance, elle aussi impuissante. Le calme laisse peu à peu la place aux interrogations. Cette attaque est un tragique événement dans une fin de vie qu'ils espéraient plus paisible. Une maladie subite qui surprend les protagonistes et les perturbe en leur faisant voir la mort en face. L'ombre de la mort plane en effet en pointillé sur l'inéluctable issue qui se dessine, une faucheuse qui vient vers eux avant qu'ils n'aillent vers elle.

Michael Haneke avec ce sujet a voulu montrer sans concession la maladie et ses conséquences pour les proches. Une maladie brute, exposée sans détour à l'écran. Mais dans le même temps, il n'a pas voulu trop alourdir son propos en la reléguant au second plan, car le vrai thème du film est dans son titre. L'amour. Celui que les deux amants se portent, et jusqu'où George est prêt à supporter l'épreuve, relever le défi, avec les moyens physiques et psychologiques qui lui sont attribués, et à se surpasser. Pour interpréter ce couple, le réalisateur de La pianiste a choisi deux excellents acteurs au jeu sobre, sensible et efficace qui réussissent à transmettre une émotion vraie: Jean-Louis Trintignant, dont c'est le premier rôle au cinéma depuis 10 ans, et surtout Emmanuelle Riva, qui s'en sort impeccablement dans un rôle difficile. La complicité qui unit ce couple rend ce film plus émouvant, sans que pour autant la violence n'en soit atténuée.

Le subtil et fragile équilibre entre l'amour et la mort trouvé par Michael Haneke tient parfaitement grâce à une distance et une complexité des personnages qui se dessine peu à peu au fur et à mesure de l'approche de l'inéluctable. Les non-dits, les regards, tout contribue à la difficulté de trancher nettement entre compassion et malaise. Le cinéaste, au-delà de la conjuration de la mort par l'amour, a réalisé un film sur un sujet actuel, au style dépouillé pour mieux se centrer sur le thème principal. Un film qui mérite d'être aimé en retour.

À propos de l'auteur

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FRÉDÉRIC HASCOËT

Titulaire d'une Licence de Médiation Culturelle. Plus passionné
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