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FRÉDÉRIC HASCOËT

Publié dans : Les articles Culture de Frédéric Hascoët

Chronic de la mort annoncée

Dans son troisième film, Michel Franco met en scène un homme confronté à la mort des autres. Tuant lui-même dans l’œuf en passant son scénario.


David (Tim Roth) est aide-soignant. Compétant et faisant preuve d'une grande compassion envers ses patients, il les accompagne du mieux qu'il peut et jusqu'au bout dans leur combat perdu contre la mort. Il se donne corps et âme, se rendant indispensable auprès des malades. Quitte a totalement délaisser sa propre vie privée, qu'il considère comme sans intérêt et dans lequel ce solitaire s'ennuie. Un jour, la famille de l'un de ses derniers patients l'accuse de harcèlement sexuel et porte plainte...

Rassurer dans l'inéluctable

Comment filmer la mort? C'est à cette délicate question que le réalisateur mexicain Michel Franco ( "Despues de Lucia" ) tente de répondre avec "Chronic". Il la montre ici sous les traits... d'un vivant, qui accompagne des patients vers la mort avec le plus grand soin. Une représentation cinématographique née d'une rencontre réelle, celle d l'infirmière de la grand-mère du metteur en scène, qui s'est occupée d'elle de son attaque cardiaque jusqu'à sa mort. De cette figure bienveillante est donc né un film que l'on pourrait presque voir comme relevant de la mythologie égyptienne. David incarnant une représentation d'Anubis, Dieu de l'embaumement, figure symbolique de l'aide au voyage vers l'au-delà. Compétent et compassionnel, il rassure dans l'approche de l'inéluctable. Pourtant, de prime abord, cela n'est pas si évident, tant l'ambiance instaurée par Michel Franco dans le début de son film l'est beaucoup moins.

En effet, les premières images montrent le profil Facebook d'une jeune femme. Mais nous ne voyons pas tout de suite qui le consulte. Ni même quel lien unit le personnage principal à elle. Ce n'est que plus tard que nous comprenons qu'il s'agit du lien paternel, et que David ne fait que consulter le profil de sa fille. Un écran les sépare donc. Mais dans la vraie vie cet écran semble ne pas totalement disparaître. En témoigne leurs discussions hachées et leurs silences. D'ailleurs, David ne parle pas beaucoup. On en sait finalement assez peu sur lui. Il est séparé de sa femme, et n'a pas retrouvé de nouvelle compagne. De toute façon, il n'y a pas de place pour une relation intime. Seul compte pour lui ses patients. Quitte à se substituer à eux en se faisant passer pour un architecte dans une librairie, ou annoncer que sa femme est morte du sida, alors qu'il ne s'agit pas du tout de sa femme mais d'une patiente dont il a assisté à l'enterrement. 

Le bien-être des autres

David s'amuse ainsi à jouer au caméléon. Il est insaisissable. Mais les familles des patients constatent qu'il s'occupe particulièrement bien d'eux, c'est le principal, car c'est tout ce qu'on lui demande. Lui-même est peu bavard, et qu'on ne lui demande rien lui va très bien. Dans sa vie privée, il est seul. Il s'ennuie. D'où le fait qu'il ait besoin de travailler, jour et nuit, de soigner les autres pour vivre, et soigner ses propres blessures. Il tente de se guérir en faisant souffrir le moins possible les autres. Quitte à flirter avec les limites. Comme lorsqu'il "aide" une cancéreuse à mourir. Ou lorsqu'il laisse un homme regarder des vidéos pornographiques jusqu'à ce que sa famille s'en aperçoive et menace David d'un procès en harcèlement sexuel et l'interdise de s'approcher de lui. Il s'abandonne dans le bien-être des autres, pour oublier que lui-même ne va pas bien, qu'il est en train de passer à côté de sa vie personnelle. 

David se noie ainsi dans le travail, car sa propre vie privée a viré au naufrage. Ce qui n'est pas loin de s'être passé avec ce film. Pourtant, la promesse était belle, la première partie plutôt intrigante et la menace de procès était un rebondissement annonciateur d'une seconde partie intéressante. Mais de cette matière, de ces idées, Michel Franco n'en fait rien. Ou si peu. La dernière partie est une lente accumulation de plans fixe, de longues séquences sans réel intérêt quant à l'évolution de l'intrigue et des personnages. Tim Roth, pourtant parfait en aide-soignant mystérieux auquel on finit par s'attacher, semble s'ennuyer et ne savoir que faire au fur et à mesure que le film avance. L'histoire, pourtant de courte durée (1h30), traîne en longueur, avant d'expédier sa conclusion. De bonnes idées mal exploitées dans une mise en scène parfois un peu pompeuse font de ce film d'une intention louable une relative déception, un rendez-vous manqué.


En s'arrêtant au milieu du gué, n'allant pas au bout de ses idées, Michel Franco rend son "Chronic" inachevé. En ne tranchant pas clairement entre le drame intimiste et le thriller, son scénario s'avère bancal malgré des pistes que le spectateur ne demandait qu'à suivre. Certes, le réalisateur mexicain fait preuve de maîtrise, notamment lorsqu'il filme la douleur avec un certain réalisme, ne cherchant pas à embellir les corps, mais cela ne suffit pas à accrocher suffisamment l'attention et à émouvoir le public. 





À propos de l'auteur

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FRÉDÉRIC HASCOËT

Titulaire d'une Licence de Médiation Culturelle. Plus passionné
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