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FRÉDÉRIC HASCOËT

Publié dans : Les articles Culture de Frédéric Hascoët

Rions (un peu) avec le cinéma allemand

Dans son troisième film, la cinéaste Maren Ade met en scène un père loufoque qui tente de manière absurde de renouer les liens avec sa fille.

Inès est femme d'affaires dans une grande société allemande dont le siège se situe à Bucarest. Sérieuse, professionnelle, elle apparaît aux yeux de son père Wilfried comme distante et rigide. Celui-ci estime que les liens avec elle se sont distendus ces derniers temps. Pour se rapprocher de nouveau de sa fille, ce dernier part en Roumanie pour la suivre dans son travail. Mais alors qu'elle le croit reparti en Allemagne, Inès a la surprise de le revoir déguisé sous les traits d'un personnage qu'il s'est inventé, Toni Erdmann...

Papa "attachiant"

Les allemands n'ont aucun humour. C'est du moins l'un des clichés véhiculés sur les allemands par les français. Heureusement, Toni Erdmann est là pour mettre à mal cette image-là. En effet, sous ses apparences austères (encore un cliché), le nouveau long-métrage de la cinéaste allemande Maren Ade est une bulle légère dans un monde englouti par le capitalisme. Un univers où l'humain a disparu, mais où la réalisatrice a décidé d'injecter un papa "attachiant", farceur et soucieux du devenir du bien-être de sa fille chérie qui lui semble peu à peu s'éloigner des valeurs qu'il lui a inculqué. Le tout certes sans grande discrétion, et au fur et à mesure du film avec de moins en moins de fausse pudeur (au figuré, mais aussi au propre, confère la scène finale du film). Et ces liens familiaux symbolisées par ces valeurs sont au coeur de la problématique de ce film, qui interroge les relations humaines en pleine mondialisation. 

Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si Maren Ade a donné à son personnage féminin principal Inès le métier de Directrice des Relations Humaines au sein de son entreprise, une société pétrolière allemande dont le siège se situe en Roumanie. Son rôle ici est de négocier sans le dire et en douceur des licenciements. Autant dire que son quotidien en ce moment n'est pas très drôle. Mais elle fait le job. Elle est professionnelle, carrée. C'est même pour cela qu'elle a été embauchée. On lui fait confiance. Sauf qu'un tout petit grain de sable va venir enrayer la belle mécanique de sa vie. Et ce grain de sable vient de l'intérieur. Il s'agit ni plus ni moins que de son père Wilfried le farceur aux fausses dents. Un père agaçant et envahissant qu'elle supporte tant bien que mal lorsque celui-ci la suit jusque dans son entreprise à Bucarest, elle qui n'est pas mécontente de le voir déguerpir une fois son séjour dans la capitale roumaine achevée. 

Main tendue salvatrice

Sauf que. Quelle n'est pas sa surprise de le voir débarquer quelques jours après affublé d'une perruque et se faisant passer pour un certain Toni Erdmann, obscur conseiller, qui se retrouvera à plusieurs reprises sur le chemin d'Inès. Bien sûr, cela n'est pas fortuit. Malgré elle, elle sera forcée de se le coltiner sur le dos en permanence. Lui ne cherche qu'à lui voler quelques instants de sa vie, à partager des moments qu'ils n'ont plus ensemble depuis longtemps. A l'instar de ce karaoké sur du Whitney Houston, scène à la fois émouvante et comique. Inès finira même par baisser la garde et rentrer dans le jeu de son père lorsque celui-ci la fera passer pour sa secrétaire. Car au fond d'elle-même, elle sait qu'il ne fait cela que pour son bien. Et il se trouve qu'elle en a besoin, alors que les difficultés s'amoncellent dans sa vie professionnelle comme dans sa vie privée. Jusqu'à ce qu'elle ouvre les yeux et se saborde avec classe. 

Et c'est ainsi que son petit monde qu'elle aura patiemment mis du temps à construire s'effondre en quelques jours seulement. Toutes ses certitudes s'envolent. A commencer par son bonheur. D'ailleurs, lorsque son père lui demande si elle est heureuse, son absence de réponse est éloquent. Peu à peu, Wilfried l'aide à prendre conscience de ce que sa vie est devenue en cherchant par tous les moyens à l'égayer un peu. Quitte à utiliser parfois des ficelles aussi minces que des pattes d'éléphants (franchement, le coussin péteur ou le dentier, on aurait pu volontiers s'en passer). Mais la lumière arrive, de manière subtile et lente. Maren Ade prend son temps (deux heures et demi) pour filmer cette lente évolution en forme de rédemption d'une femme enfoncée jusqu'au cou dans le marécage du capitalisme, que la main tendue salvatrice de son géniteur va aider à en sortir. Un tandem de choc efficace pour cette sympathique comédie. 


Dans Toni Erdmann, Maren Ade met un sacré coup de pied humoristique dans la fourmilière capitaliste capitaliste mondialisée qu'est devenu notre monde. En réinjectant de l'humain dans un univers qui en est fortement dépourvue, la cinéaste allemande dénonce par l'absurde ce qu'est devenu le travail. Un monde égoïste et calculateur, où la relation avec l'autre n'a plus sa place. Au travers de ce couple père-fille, la réalisatrice nous montre que l'Homme en se servant de l'humour comme une arme peut encore mener combat. 


À propos de l'auteur

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FRÉDÉRIC HASCOËT

Titulaire d'une Licence de Médiation Culturelle. Plus passionné
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