Almodovar : La peau humaine des choses

En filmant une histoire sombre et "futuriste" (l'action se passe en 2012), Almodovar réalise un nouveau petit bijou de concision d'émotions. Jubilatoire.
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"La peau humaine des choses, le derme de la réalité, voilà avec quoi le cinéma joue d'abord". Pedro Almodovar prend cette phrase du film la coquille et le clergyman (moyen métrage dont le scénario est signé du poète et essayiste Antonin Arthaud) au pied de la lettre. En taillant avec talent une fois de plus l'âme humaine au scalpel dans un scénario finement ciselé, dosant avec beaucoup de réussite suspense, drame et émotion. Pour son nouveau film, le cinéaste espagnol est allé puiser son matériel dans le roman mygale de l'écrivain français Thierry Jonquet (disponible en folio), dont La piel que habito (en français "la peau que j'habite") en est l'adaptation. Mais aussi dans des acteurs qu'il connaît bien et qui évoluent comme des poissons dans ses eaux troubles. A commencer par Antonio Banderas, parfait dans son rôle de Robert Ledgard, chirurgien esthétique dépourvu de tous scrupules et qui, depuis la mort de sa femme, brûlée vive dans un accident de voiture, a crée dans son laboratoire privé une peau parfaite. Avec la complicité de sa domestique Marilia (Marisa Paredes, parfaite égérie Almodovarienne) , il garde en otage dans une pièce fermée à clef de son manoir, Vera Cruz (Elena Anaya, sublime pour sa seconde collaboration sous la caméra du réalisateur de Talon Aiguille ), qu'il surveille néanmoins à l'aide de caméras disposées dans la chambre. Ainsi ses moindres faits et gestes (yoga, etc. ) sont filmés en permanence. Tout serait parfait pour Robert si, un soir où il s'est absenté, Marilia n'avait accepté de faire rentrer Zeca, son fils, qui sonne à la porte et veut échapper à la police après un cambriolage...Un grain de sable dans une mécanique bien huilée, qui va alors exacerber l'animalité, la violence, le sexe et les tensions jusqu'alors contenu dans un équilibre précaire.

Personnages fêlés de l'intérieur

Deux ans après Etreintes Brisées , qui avait pour héros principal un réalisateur, et dont les spectateurs pouvaient non sans mal deviner dans cette mise en abyme une sorte d'autoportrait, Pedro Almodovar met en scène ces personnages tordus et fêlés de l'intérieur qu'il affectionne tant. L'identité sexuelle, l'un de ses sujets fétiches qui traverse son oeuvre, est une fois de plus évoqué dans son nouveau film. Il en profite également pour rendre un nouvel hommage à ses cinéastes préférés, Bunuel mais surtout Hitchcock pour la partie policière. Le cinéma fantastique des années 30 n'est pas oublié, avec un Antonio Banderas façon docteur Frankenstein face à sa créature.

Délice pervers

Avec un tel scénario et de tels personnages, Pedro Almodovar évolue à son aise dans un film qui lui va comme un gant de chirurgien. Tout en étalant une maîtrise de son art, il joue avec les spectateurs, les gros plans rapprochant ceux qui regardent de ceux qui sont regardés, mélangeant réel et fiction, dérangeant violemment mais avec un délice pervers, tout en rappelant en permanence ce filtre, cette distance que constitue la caméra (spectateurs - personnages, mais aussi personnages entre eux) et incitant ainsi chacun de nous à faire la part de nos propres sombres pensées. Un chef - d'oeuvre de mise à nu, et un chef - d'oeuvre de plus dans la déjà longue liste du cinéaste, qui nous prouve une fois de plus avec La piel que habito qu'il est l'un des meilleurs styliste de l'image contemporain.

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