Après la bataille: Rêve-olution

Une histoire d'amour en plein cœur de l'Histoire contemporaine, filmée par un cinéaste inspiré. Un uppercut salvateur.

Égypte, 2011. Mahmoud est l'un des «cavaliers de la Place Tahrir» manipulé par le pouvoir en place pour chasser les manifestants. Tabassé, humilié, sans travail, lui et sa famille perdent pied peu à peu dans leur quartier pauvre au pied des pyramides. Lors d'un spectacle de danse de chevaux, sa route croise celle de Reem, une jeune révolutionnaire laïque divorcée des beaux quartiers qui travaille dans la publicité. Leur rencontre va changer le cours de leurs vies.

Télescopage entre deux univers

«Après la bataille» est le premier film de l'après «Printemps Arabe». Un film qui mêle la petite comme la grande histoire. En choisissant de faire se rencontrer deux mondes radicalement différents de la société égyptienne, le réalisateur Yousry Nasrallah montre l'état du pays aujourd'hui, loin de ce qu'en disent les médias. Une image au plus près de la réalité, quasi documentaire. Un télescopage entre deux univers qui n'ont à priori rien en commun, si ce n'est celui de vivre la Révolution qui secoue leur pays, et d'espérer que celle-ci leur apportera un avenir meilleur. Sauf que, pour Mahmoud (Bassem Samra), le futur semble bouché, au pied de ces pyramides génératrices de touristes, et donc de revenus financiers nécessaires afin de faire vivre sa famille. Mais il n'y a pas accès. Et la vidéo qui tourne en boucle sur Internet le montrant en fâcheuse posture n'arrange rien. Ses enfants sont moqués à l'école à cause de cela.

Lorsque sa route croise celle de Reem (Mena Shalaby), son existence va s'en trouver chamboulée. Un baiser échangé lors de leur première rencontre va les rapprocher, et elle va tenter de comprendre la situation que vit Mahmoud et sa famille. Un dialogue difficile, tant les obstacles semblent au début insurmontables et les préjugés tenaces. Mais c'est à force de vouloir créer des brèches et d'abattre des murs que ces opposés vont finir par se faire confiance. La jeune publicitaire n'aura de cesse de vouloir aider Mahmoud, ses deux fils et sa femme, avec qui elle deviendra amie. Ce sont au travers de ces rencontres, deux points de vue sur l'Egypte qui s'embrassent et finiront par se prendre la main. Des regards croisés qui permettent de prendre une photo, un instantané, le plus objectif et le plus large possible sur la situation du pays, avec le recul que permet la fiction. Un film politique dans lequel s'imbrique une histoire d'amour.

Grande fresque romanesque

«Après la bataille» est une grande fresque romanesque où, au contexte politique, se mêlent des sentiments amoureux, créant un parallélisme entre la complexité de la situation d'un pays et celle d'un état intime. Les manifestations du peuple et les manifestations du cœur se répondent dans un même trouble, dans un même chaos. Les protagonistes sont à la recherche de nouveaux repères. De nouveaux équilibres. A l'instar de Yousri Nasrallah, qui oscille constamment entre le film politique et le film sentimental, avec pudeur et brio. Il réussit à rendre ses personnages attachants, en se penchant sur leur histoire. Et notamment les personnages féminins, qui jusqu'à présent n'avaient que peu accès à la parole. Reem cherche à divorcer, mais son mari ne veut pas. La femme de Mahmoud, de son côté, finit par apprendre pour le baiser. Ce film nous est rendu humain, vivant, au travers des minorités qui se confrontent, s'expriment et son rendues visibles.

Le panorama social complet de la situation du pays, c'est ce qui contribue à la réussite du film. La quasi-absence de personnages politiques permet de mettre plus et mieux en lumière la politisation de la société, ainsi que sa critique. Il montre en substance que c'est le peuple qui désormais possède le pouvoir. Un peuple exigeant et épris de liberté et de démocratie dont il a été trop longtemps privé, trop longtemps confisqué. Et c'est dans un pays en pleine ébullition que s'expriment les émotions à fleur de peau. Amour, amitié, solidarité, sont les maîtres mots de ce film. A la solitude des gouvernants s'oppose le collectif des manifestations et la détermination à transformer le pays de façon pacifiste, non violente, et ensemble. Mahmoud tentera de s'en sortir par tous les moyens, notamment en devenant garde du corps avec arme, mais il finira par comprendre que la manifestation est la seule solution pour vraiment changer les choses et améliorer sa situation personnelle au travers du destin du pays.

Reem et Mahmoud sont, chacun à leur manière, les porte-paroles de leur classe sociale. Au travers des dialogues ouverts, des interrogations et des différentes situations filmées, c'est au monde entier que Yousry Nasrallah s'adresse. Il explique l'état de son pays et développe une thèse politique au travers de personnages dans lesquels les spectateurs peuvent se reconnaître au-delà de l'aspect spécifique de l'influence du pays sur leur caractère. La peinture proposée s'avère au final bouleversante, touchante, pudique et très juste. Une bataille remportée haut la main.

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