Cosmopolis : L'apocalypse, c'est maintenant

Dans une Amérique ambiance fin du monde, David Cronenberg envoie Robert Pattinson chez le coiffeur.

Nous sommes à New York. Eric Packer, un jeune, beau, riche et puissant golden boy, n’a qu’une obsession, celle de traverser la ville pour se rendre chez son coiffeur. Or, le quartier de Manhattan est complètement bouclé suite à la visite du Président des Etats – Unis. Dans sa limousine blanche, il va alors assister à deux effondrements : celui, intérieur, de son empire, et celui, extérieur, d’une ville en plein chaos. De plus, il est persuadé que quelqu’un veut l’assassiner.

Joyeux bordel

Sept ans après sa dernière visite sur la croisette avec A history of violence, le cinéaste canadien David Cronenberg se retrouvait cette année de nouveau en compétition à Cannes avec une nouvelle histoire de violences ( un peu ) et de déchéances ( beaucoup ). Au début du film, Eric Packer ( Robert Pattinson ) est propre sur lui, arrogant, suffisant, sûr de son importance et de sa force. Un brin paranoïaque, il partage ce trait en commun avec une ville encore marquée par les attentats du 11 septembre 2001. Il a des gardes du corps et une limousine d’une longueur inimaginable dans laquelle il fait venir une prostituée ( jouée par Juliette Binoche ) ou son médecin personnel pour son check – up quotidien s’il en a envie. Débute alors un huis – clos dans cet espace à la fois large et étroit, où notre golden boy se servira de sa maison roulante comme d’une carapace face à un monde extérieur qui se dégrade petit à petit, comme en témoigne la scène où la limousine se fera secouer et taguer par une foule hystérique, sans que pour autant Eric Packer n’en ressente la moindre peur ni la moindre compassion. Pas un regard vers le dehors. Mais pour lui, les vrais dégâts sont ailleurs.

Il va en effet voir les symboles de sa contenance physique disparaître les uns après les autres. Au fur et à mesure du déroulé de la journée, il y perdra costard et cravate, ce que ne manquera pas de remarquer sa femme. Ce qui le différenciait, marquait son statut social n’est plus là pour le couvrir. Il perd tout, y compris sa fortune. Les chutes, les pertes, vont donc de pair entre les valeurs, la morale, l’état de la ville traversée, et celles d’Eric. En une seule journée, tout fout le camp dans un joyeux bordel. Packer n’est plus intouchable, à l’image de la tarte à la crème qu’il reçoit en pleine figure de la part d’un belge ( joué par Mathieu Amalric ).

Pièce de théâtre des illusions perdues

Adaptation du roman de Don DeLillo publié en 2003, David Cronenberg en fait tout autant un film qu’une pièce de théâtre des illusions perdues, où la limousine sert de décor central à cette intrigue de plus en plus sombre au fur et à mesure que la journée avance. Cet anarchisme apparent, cette hystérie collective, est très bien montré par le réalisateur de La mouche, qui montre le glissement progressif d’un monde maîtrisé, calme, qui subit sa condition, à un autre, beaucoup plus actif et incertain. Eric Packer est l’une des pièces les plus importantes de ce puzzle où les morceaux se barrent un à un. Robert Pattinson, qui ne convainc qu’à moitié, est sauvé sa prestation par une bonne direction d’acteur.

Toutefois, le film se perd dans de longs dialogues parfois abscons qui ralentissent singulièrement le déroulement de l’action et perdent parfois le spectateur en route. De plus, la succession des personnages qui rentrent et sortent dans la limousine comme dans un moulin désarçonne, car on s’y perd un peu quant à la pertinence de leur intervention dans l’histoire. Enfin, si le film peut être vu comme une sorte de rêve confrontée de façon brute à la réalité qui l’entoure, le scénario s’embrouille à vouloir explorer plusieurs pistes sans aller au bout de ses idées, rendant difficile la réponse à une question philosophique que l’on devine sans pour autant qu’elle ne s’exprime clairement. Beaucoup de choses vagues pour une adaptation qui ne figurera pas parmi les meilleurs films de Cronenberg. Pas de quoi en effet s’en faire quelques cheveux…

Ce petit guide de survie en milieu hostile pour homme d’affaires friqués, s’il est réussi sur le fond, pêche beaucoup plus sur la forme, qui ne défrise pas des masses. Reste l’image d’une puissance économique mondiale qui s’effondre comme un simple château de cartes en quelques heures seulement, une unité de temps qui ne laisse la place ni au passé ni au futur à une époque où l’on a besoin de recul pour comprendre les événements qui s’enchaînent dans un monde de révoltes, de mutations, mais aussi de contrastes, de fractures de plus en plus béantes.

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