"Elle" est vraiment phénoménal

Sexe, mensonges et jeux vidéos dans la bourgeoisie française, signée du réalisateur de Basic Instinct et Robocop. Rock et (très) fort.
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Michèle est une femme d'affaires très respectée et la chef d'entreprise d'une boîte de création de jeux vidéos. Un soir, elle est victime d'un viol dans sa propre maison, mais ne porte pas plainte auprès de la police, au grand dam de son écrivain d'ex-mari notamment. C'est qu'elle y a déjà été confrontée plus jeune, et ne veut plus avoir à faire quoi que ce soit avec eux. Elle préfère enquêter par elle-même, tout en draguant le nouveau voisin d'en face ou en couchant avec le mari de sa meilleure amie et associée...

Hollandais violent

Paul Verhoeven n'est pas surnommé "le hollandais violent" par hasard. Sa filmographie n'a jamais réellement lésiné sur la sauce tomate. Que ce soit dans Flesh and Bones ("la chair et le sang", 1985, où une bande de mercenaires du XVIe siècle se venge du seigneur Arnolfini en violant sa belle-fille, puis en faisant régner la terreur dans son château) ou les films de science-fiction hollywoodiens tels que Robocop ou Total Recall (avec Arnold Schwarzenegger), le bonhomme a toujours eu un certain goût prononcé pour les films musclés. Mais aussi pour les femmes. Perverses de préférence. Qu'il s'agisse d'une Sharon Stone (dé)culottée et armée d'un pic à glace face à Michael Douglas dans Basic Instinct . Ou d'une Gina Gerson instaurant un rapport de séduction trouble avec une Elisabeth Berkeley strip-teaseuse dans Showgirl . Dans sa dernière réalisation, Elle , adaptée du roman de Philippe Djian "Oh...", il s'est fait plaisir.

En effet, un réalisateur de sa trempe ne pouvait, dans un livre écrit par un écrivain rock, que trouver de quoi stimuler et satisfaire son immense imagination, avec des personnages principaux aussi psychopathes et pervers à l'intérieur qu'ils semblent doux et respectueux des conventions à l'extérieur. Et fait rentrer Michèle dans la galaxie de ses grandes héroïnes dérangées qu'on aime tant voir évoluer chez lui. Imaginez une femme seule qui, un soir, voyant son chat miauler dehors, ouvre sa porte-fenêtre pour le laisser passer. Un mystérieux inconnu en profite alors pour forcer ladite porte-fenêtre et violer cette pauvre propriétaire des lieux. Mais, au lieu d'appeler la police, Michèle se commande des sushis. Le ton est donné. Rien ne sera jamais logique dans ce film où l'héroïne préférera se faire justice elle-même plutôt que de demander l'aide des autres. Il est vrai que depuis le drame qui a marqué son enfance, la police, merci bien. 

Effet de surprise permanent

Et ce drame, on le doit à son père, qui a causé jadis un tuerie de masse. 27 meurtres tout de même. Ca ne rigole pas. Et elle-même n'est pas une drôle. N'hésitant pas à faire du gringue à Patrick (Laurent Lafitte), marié à la très pieuse Rebecca (Virginie Efira). Ou à prendre pour amant le mari de sa meilleure amie (et accessoirement associée) Anna (Anne Consigny). Sans parler de sa mère Irène (Judith Magre), tout sauf conventionnelle, ou de son fils... Secouez tout ce petit monde, et vous obtenez un portrait plus que déjanté, voire complètement éclaté, de la bourgeoisie française. Le tout sous le regard donc d'un néerlandais à l'esprit décrit précédemment. Cela donne au final un film dérangeant, violent, mais tellement jubilatoire. Où les personnages ne réagissent absolument pas de la façon dont on s'y attend. Ce qui créé un effet de surprise permanent, mais savamment dosé juste comme il faut pour en faire un grand film où le suspense règne en maître. 

Un suspense autant entretenu que les portraits des personnages, qui ne sont nullement dilués dans l'intrigue, mais au contraire magnifiés, sublimés en fonction des différents événements. Des rôles principaux aux seconds rôles, tous plus savoureux les uns que les autres, l'interprétation fait merveille dans ce film où les acteurs sont portés par un scénario impeccable. Et en particulier une Isabelle Huppert qui campe une Michèle troublante, mystérieuse, froide et sexuelle. Elle seule pouvait porter avec un tel degré de crédibilité une femme avouant son viol au restaurant devant des proches médusés, avant de commander à dîner. On pourrait attendre qu'elle ne s'effondre face à cette douloureuse épreuve, mais au contraire elle garde le contrôle, la maîtrise de ses émotions et de son corps. Elle joue un jeu dangereux, mais voulu, toujours sur un fil, ne manquant jamais de se pencher dans le vide avec un sourire carnassier des plus fascinants. 

Paul Verhoeven retrouve le meilleur de sa forme dans un film où la manipulation et le faux-semblant sont légions. Un film aux images parfois âpre, durs, mais nullement gratuits, au soutient d'un scénario fort et d'une réalisation parfaite, tout comme le jeu des acteurs. Une réussite totale, qui joue avec les nerfs des spectateurs, car le regard porté est tout aussi important que l'absence de jugement du réalisateur néerlandais sur les actions de ses personnages. Un thriller de haute volée pour un film à la réussite méritée. 

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