Force ennemie, prix Goncourt…1903

Alors que le dernier prix Goncourt a été remis il y a quelques jours, l'occasion se prête à (re)lire le roman de John - Antoine Nau, le premier lauréat.

Nous sommes le 21 décembre 1903. Présidé par l’écrivain Joris – Karl Huysmans, et avec dans son jury entre autre Octave Mirbeau ou bien encore Léon Daudet, le tout premier prix Goncourt de l’histoire est attribué, par 6 voix contre 3 à Ville lumière de Camille Mauclair, au roman de John – Antoine Nau Force ennemie , publié aux éditions de la plume.

Force ennemie raconte l’histoire d’un homme enfermé par son cousin à Vassetot, dans un asile d’aliénés. Il se croit en effet habité par l’esprit d’un extra – terrestre, un Kmôhoûn, tout droit venu de la planète Tkoukra. Dans ce lieu clos et oppressant, le doute s’installe : est – il réellement fou ? Est – ce les autres qui le perçoivent comme tel ? Et qui des patients ou des médecins sont les plus fous ? La maladie n’empêchant pas les sentiments, notre « héros » tombe amoureux d’Irène Letellier, « souple et délicate comme telle forme de rêve fixée par un peintre préraphaélite », enfermée comme lui dans l’établissement. Lorsque celle – ci sortira de l’asile, il s’enfuira jusqu’au bout du monde pour la retrouver.

Du "seuil de l'espoir" à l'anonymat

John – Antoine Nau est né à San Francisco en 1860. Son vrai nom est Eugène, Léon, Edouard, Joseph Torquet. On ignore les raisons du choix de son patronyme d’écrivain. Il fait ses études au Havre et à Paris. Il s’est lié d’amitié avec des précurseurs du symbolisme et collabore à la revue du chat noir. Grand voyageur, il s’est engagé comme timonier en 1881 sur un voilier croisant aux Antilles et aux Caraïbes. Il habitait Saint-Tropez à l’époque où le prix Goncourt lui a été remis. Il meurt à Tréboul, dans le Finistère, en 1918.

Il débute sa carrière d’écrivain en publiant un recueil de poèmes en 1897, Au seuil de l’espoir . S’ensuivront Force ennemie, donc, mais aussi Le préteur d’amour ( 1905 ) ou bien encore Cristobal le poète ( 1912 ). Il a également traduit le journal d’un écrivain de Dostoïevski. Deux ouvrages posthumes furent publiés, Thérèse Donati en 1920 et Les galanteries d’Anthime Budin en 1923. John – Antoine Nau reçu la somme de cinq mille francs, et Le Figaro ne lui consacra qu’un tiers de colonne. Il retomba dans l’anonymat peu de temps après, car cette récompense littéraire nouvelle n’avait pas encore acquis ses lettres de noblesse.

Univers carcéral

Pourtant, Force ennemie est un roman fort. Fort par son alternance entre sa noirceur et un lyrisme onirique et percutant, et cela avec un talent égal. Les personnages peuplant ce monde à part, comme écartés d’une frontière pourtant pas si lointaine de la normalité, sont atypiques et apportent une touche d’humour à un univers violent. Violent par le regard, méprisant, des autres sur ces malades. Violent physiquement aussi, comme en attestent les passages sur les supplices et les humiliations de la lance d’arrosage. Le tout décrit dans un style très personnel, un langage particulièrement maîtrisé d’un vocabulaire déconstruit et réinventé par l’auteur lui – même, balançant cette histoire entre comédie dramatique et science – fiction. Une histoire qui se déroule au tout début du vingtième siècle, mais qui presque 110 ans plus tard n’a rien perdu de son ironie et de sa description sans concession et sans complaisance d’un asile que l’on pourrait presque assimiler à un univers carcéral où les malades sont parfois traités comme du bétail. Un Vol au – dessus d’un nid de coucous avant l’heure où l’on se plonge dans les méandres du cerveau d’un patient beaucoup plus lucide qu’il n’y paraît au premier abord, et surtout plus intelligent que certains non – malades. Tous, à des degrés divers, possèdent leur part de folie, contenu ou non. Le lecteur est d’ailleurs, comme un miroir, renvoyé à sa propre part de folie.

Un roman captivant tout au long de ses 340 pages, qui essuya les plâtres d’un prix devenu mythique au fil des ans et dont la notoriété ne commença à venir…qu’en 1904.

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