Holy Motors: Un jour et des vies

Aux frontières du fantastique, de la comédie dramatique et du thriller, Leos Carax signe une œuvre inclassable et pour le moins étrange.
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Le film débute à l'aube. Nous sommes à Paris. Monsieur Oscar débute sa journée. Dans la limousine conduite par Céline, une dame blonde dont on ne sait pratiquement rien, il prend connaissance du premier dossier. Arrivé à destination, il sort du véhicule déguisé en mendiante. Premier rôle d'une série qui le verra tout au long de son trajet endosser les traits d'un grand patron, d'un monstre... Seul, il est à la recherche du geste parfait, de lui-même et des fantômes de sa vie.

Effacement des frontières

Le film débute par une mise en abîme : une salle de cinéma remplie de spectateurs regardant l'écran. Des spectateurs regardant d'autres spectateurs. Symbole de la société du spectacle auquel nous participons tous, le regardant agissant sur le regardé. Mais symbole aussi de l'effacement des frontières. Il n'y a plus de distance, plus de voile, plus d'écran, de pudeur. Tout le monde regarde tout le monde, donc plus personne ne voit plus personne ni plus rien. C'est dans le cadre de cette démystification que Leos Carax a décidé de mettre en scène une loge roulante avec à l'intérieur Monsieur Oscar ( Denis Lavant ), sans doute le premier de ces spectateurs, comédien de sa propre vie au travers de celle des autres. On le voit se grimer, se maquiller, s'habiller, poser ses faux ongles. D'emblée, il n'y a aucune magie. Comme si tout cela paraissait normal. Un travail comme un autre, avec des horaires et des contraintes à respecter.

Un travail où le comédien sort de l'écran pour prendre possession de l'espace réel ( la rue, l'entreprise, les cimetières... ) Des espaces communs, froids, peu glamour. Le béton, le marbre, le bitume comme décor, loin des costumes colorés, de la beauté des maquillages et de la cérébralité, de la retenue. Oscar n'hésite pas à se salir, à s'enlaidir, à faire peur. Il peut être brut, nu et instinctif selon les rôles. Mais toujours au centre de la place. Tout est jeu. La rue est sa scène. Même lorsqu'il ramène sa fille de la fête à laquelle elle a participé nous ne savons pas s'il interprète un personnage de père de famille ou s'il est sincère. Le regard est brouillé. Un regard d'autant plus troublé que la finalité d'un acteur est d'être vu. Or, certaines des peaux dans lesquelles se glisse Oscar sont des gens pauvres, que les autres ne cherchent qu'à fuir. Il y a une violence dans cet évitement collectif du regard. Une violence totale qui transparaît sans équivoque dans le film.

Voyages d'une journée

Pourtant, le mystère demeure. Nous ne savons pas pour qui travaille Oscar, ni pourquoi, ni qui lui fournit les scènes qu'il aura à improviser tout au long de la journée. Il exécute les actions qu'on lui demande de faire. Il n'est pas acteur de sa vie, mais ne fait que survoler celles des autres, comme autant d'escales dans ce voyage d'une journée. Il se plonge dans divers univers, comme autant de mini - films dans un seul. Des saynètes qui n'ont a priori rien à voir les unes avec les autres. Nous pouvons de ce fait nous intéresser à des histoires, et moins à d'autres. Des histoires mêlant les genres ( futuristes, absurdes, dramatiques ou sentimentaux ) dans lesquelles Oscar est à l'aise, comme si divers traits de sa personnalité se dévoilaient dans chacune des missions qui lui sont confiées. Mais l'absence d'explication cohérente et claire de ses actions rend ce patchwork pour le moins étrange assez inégal, voire légèrement opaque.

Un épais voile d'autant plus renforcé que rien ne nous est révélé de son passé, volontairement tu pour mieux se concentrer sur les actions du présent. Chaque jour est un nouveau recommencement, les personnages passent, vivent, meurent, sans savoir s'ils vont ressusciter le lendemain. C'est dans ce paysage plein de doutes et d'incertitudes qu'évolue Oscar. Un monde à part, où il réunit des amis pour un bœuf improvisé pendant un entracte. Un monde à lui, mais qui ne lui appartient pas. Un monde dans lequel il serait totalement effacé, n'évoluant, n'existant que dans le regard des autres. D'où ce doute permanent consistant à se demander si, finalement, Oscar est réel, ou bien s'il n'est qu'une construction de l'esprit, une image ou un personnage de dessin animé auquel un comédien aurait simplement prêté ses traits. Beaucoup d'interrogations pour peu de réponses dans un film aux allures de jeux de regards où le spectateur se fait son propre long – métrage à partir de ces morceaux de puzzle.

Holy Motors est donc une œuvre déroutante et absurde interrogeant sur la façon de voir les images et le ou les rôles que chacun de nous doit jouer dans cette vie. Malheureusement, le film nous laisse un peu sur notre faim, tant l'aspect onirique paraît au final trop abstrait, les clés proposées étant trop peu nombreuses par rapport à toutes les pistes lancées. Reste l'expérience filmique que pourront apprécier ceux qui acceptent de ne pas tout comprendre et de forger leurs propres hypothèses, leurs propres explications.

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