La part des anges : Un millésime savoureux

Du whisky comme objet de rédemption et comme point de départ d'une nouvelle vie : un grand cru du cinéaste britannique Ken Loach.

L’avenir n’est pas la fatalité du passé. C’est en substance ce que nous enseigne le réalisateur de Le vent se lève ( Palme d’or 2006 ) dans son nouveau film. Une nouvelle fois, il pose sa caméra en Ecosse, et plus précisément dans un tribunal de Glasgow, où nous faisons connaissance avec Robbie ( Paul Brannigan ), un délinquant multirécidiviste qui vient d’écoper d’une peine de travaux d’intérêts généraux. Ce jeune papa veut changer de vie et devenir quelqu’un de respectable. Sauf que cela n’est pas si simple que cela, surtout que la famille de Léonie ( Siobhan Reilly ), sa fiancée, ne l’apprécie guère et ne manque jamais une occasion de lui rappeler qu’il n’est qu’un moins que rien.

Durant sa peine, il fait la connaissance de Rhino ( William Ruane ), d’Albert ( Gary Maitland ) et de la jeune Mo ( Jasmin Riggins ), mais aussi et surtout d’Henri, leur éducateur. Un dimanche, secrètement, ce dernier les emmène dans une distillerie afin de les initier à l’art du whisky. Et Robbie se montre particulièrement doué dans l’art de la dégustation. Avec ses camarades, il va alors monter une arnaque à l’occasion de la vente du cru le plus rare et le plus cher jamais présenté.

Du drame aux larmes

La part des anges désigne la partie du volume d'alcool qui s'évapore pendant son vieillissement en fût. Un titre poétique pour un film qui tente d’enchanter le monde, ou du moins celui des personnages du film, mal engagés dans la vie. Une bande de paumés symbolisant la génération perdue d’une société britannique où le taux de chômage chez les jeunes est très élevé, et prêts à tout pour s’en sortir, quitte à faire quelques arrangements avec la loi.

Dix ans après Sweet sixteen, Ken Loach remet le couvert et reprend ce thème, avec toutefois un regard plus optimiste et amusé, afin de contrebalancer un arrière – plan peu réjouissant. En filmant une bande de pieds nickelés qui tente par tous les moyens de réussir un coup en associant leurs « compétences », il passe du drame aux larmes ( de rire ) avec une virtuosité et un subtil dosage qui ne tourne son propos ni du côté du pathos ni du côté de la farce pure. Ces personnages sont émouvants et drôles, dotés d’une forte personnalité, avec un côté « film de copains » qui nous les rend sympathique et nous permet de nous attacher à eux. Et en premier lieu Robbie, anti – héros et chef de troupe auquel le spectateur peut s’identifier dans sa volonté de changement.

La comédie comme objet de fable

En faisant de délinquants les personnages principaux de son nouveau film, Ken Loach met une fois de plus un accent le plus réaliste possible sur ces oubliés de la société qui tentent de s’en sortir avec les moyens mis à leur disposition par la vie et leur expérience, sans occulter leurs failles pour autant. Mais en faisant de La part des anges un film de groupe, en traitant notamment les personnages secondaires comme des rôles principaux, il souligne l’aspect de solidarité et d’humanisme, contrastant avec une certaine société britannique parfois sujet à l’individualisme et au matérialisme. Pour étayer son propos sans l’alourdir et le faire passer auprès du plus grand nombre, il utilise la comédie comme objet de fable afin de transmettre son message.

Dans ce sens, sa dernière œuvre s’inscrit dans la droite lignée de Looking for Eric ( 2009 ), où un chômeur retrouve peu à peu le goût de se battre et de sortir de la spirale négative et de la violence dans laquelle lui et sa famille s’étaient engluées après que son joueur de football préféré, Eric Cantona, lui ait distillé ses conseils sous forme de maximes, de morales que l’on pourrait rapprocher de celles de La Fontaine. Cet aspect social de son cinéma renforce film après film son image de réalisateur engagé qui montre, par tous les moyens, toutes les émotions possibles, l’état du monde actuel, ses dégradations, et aiguise, à 76 ans, un regard plus mordant, plus acéré que jamais, préoccupé par la jeunesse de notre époque et l’héritage que les politiques sont en train de leur léguer, et qui ne sera pas forcément facile à assumer, mais garde néanmoins toujours un œil optimiste dans un monde complexe, de plus en plus engagé et en révolte.

La part des anges est un film réussi, dont le traitement par un réalisateur qui a de la bouteille est gai, joyeux, drôle. Le propos ne se noie jamais dans de la piquette noire et larmoyante et tient toujours un cap décalé, équilibré et qui garde son bon goût du début à la fin d’une dégustation trop rapide. Enivrant.

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