La source des femmes

Sorti en DVD, un film hommage aux héroïnes d'aujourd'hui et à leur combat pour l'égalité et le progrès.

Après «le concert », la chorale. Le réalisateur Radu Mihaileanu pose cette fois sa caméra au Maghreb pour filmer un conte cruel, engagé et optimiste sur la condition des femmes, la solidarité et leur volonté d’incarner la modernité et l’avenir face à des traditions ancestrales imposées par les hommes sous couvert de la religion.

Ici, dans ce village reculé où les autorités politiques sont moins présentes que les touristes, il n’y a ni électricité ni eau. Dans ce dernier cas, ce sont les femmes qui s’en occupent : face à la sécheresse persistante, elles portent des sceaux sur leurs épaules et grimpent jusqu’à la montagne pour rapporter le précieux bien de la source. Elles le font d’autant plus qu’aucune d’entre elle ne viendrait à remettre en cause leur rôle, leur hiérarchie au sein de la société, du microcosme instauré par le temps. Porter l’eau, c’est porter leur fardeau, mais c’est pour le bien du village. Elles s’occupent de la maison, car elles ne savent ni lire ni écrire, l’instruction étant réservée aux hommes. Mais un jour, Leïla ( Leïla Bekhti ), «l’étrangère du village », compagne de Sami ( Saleh Bakri ), décide de remettre en cause l’ordre établi en décrétant une «grève du sexe » aux hommes du village : elle et les autres femmes ne font plus l’amour jusqu’à temps que les hommes ne prenne leur part de responsabilité en allant à leur tour chercher l’eau. Une décision qui ne sera pas sans conséquences, pour les autres mais aussi pour elle – même. Un journaliste venu au village pour écrire un article sur les insectes, et que semble bien connaître Leïla, pourra – t – il l’aider à débloquer une situation de plus en plus tendue au fur et à mesure que la grève dure et prend de l’ampleur ?

Sujet de société universel

Pour son cinquième long métrage, le cinéaste roumain s’attaque à un sujet de société plus universel que le huis – clos du village ne le laisse le suggérer à première vue. D’ailleurs, le lieu de l’action n’est pas précisé avec exactitude. Si le film se déroule quelque part en Afrique, le film prend sa source dans un fait divers réel turque survenu en 2001. En Turquie comme dans la fiction, la moquerie et le mépris ont vite laissé place à la violence face à la détermination féminine. Pour autant, le film ne sombre pas dans la facilité de la guerre des sexes. Sami, le professeur du village, soutient Leïla et son combat, qui lui échappe et la dépasse rapidement face à l’autorité patriarcale et religieuse, même si les hommes sont peu nombreux dans son cas.

Si la violence est physique (des femmes sont battues par leurs maris, parfois sous les yeux de leurs enfants, car elles ont rejoint le mouvement de grève ), elle est aussi naturelle, avec ce soleil chaud, cette terre sèche, aride, ocre, qui empêche toute culture. Face à ces violences sourde ou que l’on veut étouffer, ces problèmes que l’on veut éviter, les femmes s’expriment par leurs chants. Pour interpeller. Pour exprimer leurs souffrances, leurs difficultés, leurs blessures. Mais aussi pour provoquer. Elles montrent qu’unies, groupées, ensemble, leurs voix sont plus puissantes, plus fortes, et qu’elles peuvent renverser les montagnes qu’elles grimpent chaque matin.

Ces chants, tantôt forts car utilisés comme des armes pacifistes, tantôt nostalgiques ou tragiques, sont des sas qui transforment ce film en comédie musicale orientale, catharsis des émotions des personnages autant que bulle légère qui échappe à la réalité du quotidien du village et flirtant avec le conte à la «mille et une nuit », impression renforcée par la présence du personnage de Loubna/Esmeralda ( Hafsia Herzi ), qui, à l’instar des autres personnages, mène son propre combat intime, celui de la conquête d’un amant chimérique qu’elle n’a pas vu depuis trois mois et pour lequel elle apprendra à écrire afin de répondre par elle – même aux lettres d’amour qu’elle reçoit.

Fable réaliste des temps modernes

Car il s’agit bien là d’un conte, d’une fable réaliste des temps modernes, avec son Happy End de comédie et ses drames intérieurs se rapprochant de la tragédie grecque. D’ailleurs, Radu Mihaileanu est aussi allé chercher du côté d’Aristophane pour écrire le scénario de son film. En effet, dans Lysistrata, le dramaturge raconte l’histoire d’une femme faisant la grève de l’amour pour mettre un terme à la guerre des hommes.

La tragédie et la comédie, le rire et larmes, petits malheurs et grands bonheurs s’entremêlent dans une danse des émotions où les femmes plaident leur cause avec force, détermination, malice et tendresse. Et cette parabole de l’infiniment petit filant la métaphore pour se transformer, à la fin, en effet papillon apportant autant un souffle revigorant qu’un regard grossit par la loupe engagée d’un réalisateur toujours prompt à braquer son regard sur des personnages – porte – paroles de la cause de ceux qui s’expriment trop peu avec pourtant beaucoup de choses à dire et à raconter sur eux mais aussi sur nous – même. Des petites voix extérieures qui mettent plus l’accent sur les actes que les longs discours.

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