L'Apollonide, souvenirs de la maison close

Un film qui relève moins de l'historique que de l'onirisme, où Bertrand Bonello instille une ambiance sombre et légère.
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Bertrand Bonello continue à explorer, après Tiresia et Le pornographe, le sexe sous toutes ses coutures. Ici, il nous renvoie aux dernières heures du dix – neuvième siècle, une époque où les « maisons de tolérance » étaient encore légion en France. Et nous plonge au cœur du quotidien de plusieurs de ces filles de joie pas forcément très joyeuses. La plupart ont en effet des blessures, des craintes. Ou des dettes. Leur rôle est de donner du plaisir aux clients, réguliers ou occasionnels. Le tout sous la régence d’une maquerelle mère de famille. Celle – ci tente de gérer au mieux sa maison, même si elle sait qu’elle est à terme condamnée à fermer. Mais en attendant, le rituel suit son cours : de la façon de se laver à celle de se vêtir. Les filles endossent leurs dessous et leurs corsets comme les comédiens mettent leur costume de scène. Il y a une part de jeu d’acteur chez ces filles en constante représentation afin de se faire un maximum de clients, y compris jusqu’à laisser leur nom à la porte et de prendre un « nom de scène ». Une part de représentation théâtrale qui est également montré dans l’espace réduit entre l’espace public ( le salon ) et les coulisses ( les chambres ), séparés seulement par une porte. Il y a aussi une part de concurrence, de rivalité, mais sans que les tensions ne soient exagérément exacerbées. Elles sont amies avant tout, embarquées dans la même galère, dans la même aventure, dans le même monde. Un monde fermé, coupé de l’extérieur, presque hors de toute réalité. Et étouffant. La respiration, une fois par mois, lors de leur sortie à la campagne, n’en souligne que plus violemment ce contraste entre liberté et enfermement.

Le mélange et la proximité

La violence est également présente dans d’autres scènes, comme celle de la visite médicale, filmée de façon très froide, du point de vue des filles, qui ont peur de la maladie ou de tomber enceinte. Une violence contrebalancée par l’esthétisme des images. Des décors à la lumière en passant par les costumes, tout est travaillé pour rendre le film beau à voir. A l’image des filles. Elles sont toutes belles, et forment un groupe uni. L’Apollonide est en effet un film collectif. Aucune actrice ne peut revendiquer ici avoir le rôle principal. Elles sont toutes filmées à la même enseigne. Sans que pour autant leur personnalité en soit altérée. De Hafsia Herzi à Adèle Haedel en passant par Esther Garrel, toutes défendent leur personnage avec conviction. Et, au milieu de tous ces acteurs, Noemi Lvovsky, Xavier Beauvois ou encore Jacques Nolot, des réalisateurs qui leur donne la réplique. Ce mélange entre acteurs et réalisateurs montre aussi le mélange et la proximité que constitue la maison close.

Une autre époque

Proximité entre composantes d'un univers clos, celui du cinéma dans un renversement total des positions, les regardant devenant les regardés et se rapprochant charnellement d’acteurs qu’ils désirent et qu’ils dirigent habituellement. Là, ils se laissent diriger, donnant un ton féministe au scénario. Mélange, car les personnages incarnés par ces metteurs en scène apportent du savoir de l’extérieur, la maison close devenant ainsi un lieu de culture en plus d’un lieu de débauche. Mais en aucun cas un lieu de libertés. La tenancière annonce d’ailleurs la couleur à la dernière fille recrutée lorsque celle – ci dit qu’elle veut se prostituer pour être libre : « Si tu voulais être libre, il fallait rester à l’extérieur ». Cette phrase montre bien que le film oscille constamment entre douceur et violence. Cette violence et cette douceur qui sont les deux faces de ce film, les deux lectures, constamment rappelés par l’une des prostituées, le visage défiguré par une cicatrice autour de ses lèvres. Elle est alors obligée de dissimuler sa figure, devenant un phénomène de cirque au même titre que les nains par exemple. Une autre époque. Mais une époque bien actuelle, car Bertrand Bonello insuffle de la vie en donnant à ses filles une touche de modernité. Mais la mort n’est jamais très loin, ramenant cruellement à la réalité la bulle de protection, la carapace que se sont forgées toutes ensemble ces héroïnes à la fois insaisissables et pudiques.

L’Apollonide s’avère au final un très bon moment de cinéma, qui en dit beaucoup plus que l’apparente simplicité de l’histoire, tout en l’habillant d’autre chose que ce que le thème du film suggère en réalité. Sans réinventer un personnage déjà très vu à l’écran, le réalisateur parvient néanmoins à en partager sa vision très personnelle avec les spectateurs. Deux heures de pur bonheur et sans temps mort, malgré son apparente lenteur.

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