Les biens - aimés : La petite musique des sentiments

Les histoires d'amour finissent mal en général, air connu : Christophe Honoré décline cette maxime à sa manière. Déjà un classique.

Des années 60 aux années 2000, du Printemps de Prague aux attentats contre le World Trade Center, Christophe Honoré revisite l'Histoire récente. Et enchevêtre aux grands événements du monde le destin de Madeleine et sa fille Véra. De la frivolité de l'époque de l'émancipation de la femme au désenchantement de notre monde actuel, de la Barbie girl se prostituant pour une paire de chaussures à la libertine d'aujourd'hui ayant un amant mais s'entichant dans le même temps d'un homosexuel, le réalisateur de "17 fois Cécile Cassard" et des "Chansons d'Amour" joue les chefs d'orchestre avec maestria en mariant à merveille les voix et le jeu d'actrices et d'acteurs dont il connaît la partition : Ludivine Sagnier, Chiara Mastroianni et Louis Garrel, et complète sa formation avec Catherine Deneuve ( symbole et trait d'union avec les films de Jacques Demy ). Il emmène son groupe en tournée ( Paris, Londres, le Canada...) pour mieux brouiller les pistes, familiales bien sûr, amoureuses évidemment, relationnelles cela va de soi. Les couples se font et se défont sur fond de couplets qui viennent de l'intérieur, complétant par la rime ce qu'ils ne peuvent se dire en prose. Les duos de circonstance se désaccordent sur fond de duels internes. Madeleine et Jaromil, son beau médecin tchèque, avec lequel elle aura une fille, Véra, qui s'aimeront sans jamais se trouver; Véra et Henderson ( Paul Schneider ), relation impossible frappé du sceau inéluctable de la mort; mais aussi Madeleine et Véra, relation intergénérationnelle nécessaire face aux défis que leurs réservent leur coeur.

Jeux d'obstacles amoureux

Leurs problèmes se complexifient et voient leurs champs des possibles s'amoindrir au fur et à mesure que, autour d'elles, les conflits internationaux se font plus durs, plus violents, plus insolubles. Ce conte musical adulte et désabusé est vu au travers du regard de Véra, prisme féminin avec juste ce qu'il faut de détachement, d'humour mais aussi de gravité. Les personnages ne font pas que vivre. Ils tentent par tous les moyens, avec plus ou moins de force, plus ou moins de conviction, de survivre. Certains y arriveront, d'autres pas. Avec cette interrogation et cette difficulté de refuser cette place dans la société qu'on veut leur imposer. Mais elles voient les choses autrement, audacieuses autant qu'insouciantes. La vie n'est pas un film de Walt Disney, et elles vont l'apprendre à leurs dépends. Le prince un jour est venu, mais pas sous la forme qu'elles attendaient. Il y a toujours ce jeu d'obstacles amoureux que Madeleine et Véra franchissent quand même, car c'est bien connu l'amour est un sport. Si Madeleine joue l'illusion de l'athlète de haut niveau, Véra est beaucoup plus perméable, fragile, influençable. Une mélancolie qu'elle traînera comme un boulet. Elle vit les épreuves comme elle peut, avec ou sans aide. La communication intime - avec Henderson comme avec Madeleine - se fera, non sans mal. Car comment appliquer le précepte de ses parents lorsque sa propre mère a elle - même vécue au gré du vent? Véra doit s'appliquer ses propres règles non écrites, et donc non appliquées. La relation mère - fille est brouillée, voire inversée: Madeleine se préoccupe de sa progéniture autant que Véra ses préoccupe de sa génitrice. Véra endosse alors le rôle de la bonne copine, la confidente d'une mère à qui elle ne veut pas ressembler, mais dont elle se rapproche bien malgré elle, jusqu'à presque rentrer dans ses chaussures, fil conducteur de la narration.

L'écroulement d'un monde

Elles vivent le même type d'épreuves, au même moment ou à distance, tournant autour des hommes, jouant les séductrices, mais sans pour autant arriver jusqu'au coeur de leur cible. Il en va de même entre elles - deux, se tournant autour sans aller jusqu'à l'essentiel. Mais chacun des personnages tournent également autour d'eux - même, fuyant les vrais problèmes, essayant d'atteindre, en vain, la normalité, ravivent sans cesse les blessures, celles du passé, comme celles du présent, plus à vifs, s'exposant sans défense à celles du futur. La fuite est d'autant plus grande, le décalage d'autant plus absurde et choquant, comme lorsque Véra danse dans le hall de l'hôtel le 11 septembre 2001, refusant de voir l'écroulement d'un monde, le sien.

En se plaçant du côté de la tragédie sociale, offrant au spectateur une critique, une vision sans concession de la décadence politique et humaine du monde, mais avec ce refus de juger les choix de ses personnages, Christophe Honoré nous offre un morceau de 2H15 plein d'intelligence et de finesse tout en laissant de la place pour l'émotion. Un film qui tourne en boucle comme un bon vieux classique, retombant constamment sur ses pieds, laissant peu de place à l'espoir, mais qui s'inscrit volontairement dans son époque, son meilleur comme son pire. Et ainsi va la vie...

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