Matteo Garrone : Tel est « Reality »

Après Gomorra, le réalisateur italien nous invite à plonger dans un monde artificiel qui vire à une folie bien réelle.
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Naples. Luciano ( Aniello Arena ), père de famille exubérant, est poissonnier. A l'occasion, il n'hésite pas à exercer ses talents de comique auprès de ses proches et de ses clients. Pour arrondir ses fins de mois, et avec la complicité de sa femme, il monte une arnaque au robot ménager. Un jour, pour faire plaisir à sa fille, il s'inscrit au casting d'une émission de télé-réalité. Dès lors, ses rêves de célébrité médiatique prennent le pas sur les difficultés de son quotidien, modifiant ses rapports avec les autres.

Addiction aux mondes virtuels

Matteo Garrone filme la violence. Dans « Gomorra », il parle de la mafia italienne et de sa violence physique avec une mort qui n'épargne personne. « Reality » évoque une violence plus mentale, pouvant avoir des répercussions psychologiques : celui de l'addiction aux mondes virtuels. Une violence universelle pouvant aisément être comprise par tous, car les codes sont les mêmes quelque soit le point du globe où l'individu se trouve. Aujourd'hui, rien ne semble plus facile que d'accéder à la célébrité et à la richesse: il suffit de passer à la télé. Un miroir sensé montrer ce qu'est la réalité, alors qu'il occulte totalement la fictionnalisation de celle-ci. Ce genre d'émission est une machine à rêve, qui fait fantasmer son héros, l'accroche en permanence aux moments d'abandon. L'espoir de participer devient de fait presque plus fort que la participation en elle – même. Tellement fort que le quotidien devient fade.

Dès lors, tout le film joue sur ces contrastes, avec un héros qui perd pied peu à peu avec son monde, et qui ira jusqu'à vendre sa poissonnerie et jeter ses biens par la fenêtre car il est persuadé d'être épié par la production de l'émission afin de savoir s'il ferait un bon candidat, et que son entrée dans le jeu n'est qu'une question de temps. L'euphorie le gagne peu à peu, il est persuadé d'être connu avant même de passer à la télé, il se forge son propre rêve, sa propre bulle, anticipe déjà l' « après », tant il se laisse déborder par ce qui deviendra son unique obsession. Il se transforme progressivement en une caricature de « héros » de télé-réalité. Il se starifie sans fondements, se couvre de gloire comme l'on soulève une bouteille de shampoing devant le miroir de sa salle de bain, persuadé d'avoir reçu un oscar. Mais dans son esprit, les frontières du vrai et du faux sont effacés, la vie supposée facile remplace les difficultés du quotidien.

Le paraître et l'être

Cette déconnexion avec sa vie de tous les jours ira même de plus en plus loin, l'entraînant dans une fuite en avant qui le conduira jusqu'à la folie. Participer à cette émission devient un besoin vital, la certitude d'un changement de vie radical. Mais la réalité ne peut masquer la vérité : ses problèmes d'argent ne disparaissent pas, bien au contraire, et sa femme le voit sombrer, impuissante. Sa volonté de reconnaissance par tous le conduit à la solitude. Il devient égoïste, met de côté sa vie de famille pour ne plus penser qu'à son quart d'heure de célébrité. Il agit de moins en moins sur sa vie présente, joue de plus en plus les observateurs de sa vie future. Il est libre, mais ne souhaite que son enfermement et vivre au travers du regard des autres. Mais c'est en fait son paraître qui se libère, au détriment de l'être, le personnage qui prend le pas sur la personne, une nouvelle image dans laquelle il devient un inconnu aux yeux de ses proches.

Cette schizophrénie rampante le vide de son essence, sa personnalité propre, pour devenir quelqu'un d'autre, d'indéfini. Au fur et à mesure de la narration du film, il évolue à l'envers. Le caractère est clairement posé au début, mais à la fin on ne sait plus qui il est réellement, ni ce qu'il fait. Il a perdu son métier, sa famille, ses biens. Il vit à l'écart du monde avec ses rêves d'évolution sociale que l'exposition médiatique peut permettre. Des rêves déchus, mais il ne s'en aperçoit pas. Les seules choses qui lui reste collé aux yeux sont le strass et les paillettes d'un spectacle qui se refusera toujours à lui. Jusqu'au bout, il croit qu'un rôle lui est dévolu, alors qu'au final il fait parti de ces milliers de figurants qui recherchent les rares premier rôle que la vie offre, sans forcément le décrocher. Il a perdu toute notion de critique, ne voyant que le bon côté des choses, sans voir les points négatifs. Il n'est qu'une victime d'un système féroce qui ne recherche que le faux semblant et l'exhibition, sans s'inquiéter des conséquences.

Matteo Garrone filme un conte féroce, cruel et vrai. Mais sur le ton de la comédie, ce qui lui permet de garder une certaine ironie critique vis-à-vis de ses contemporains. Au travers de Luciano, c'est de nous qu'il se moque, mais avec bienveillance, sans volonté de blesser. C'est sa version de la société du spectacle qu'il met en scène, avec des gens de tous les jours victimes de sous-fictions aux acteurs interchangeables, des illusions aux allures de mauvais rêves déguisés. Un regard aiguisé pour un film qui vise juste.

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