Moonrise Kingdom : Fantastique M. Anderson

Enfants intelligents et adultes immatures se côtoient dans une fiction attendrissante et jubilatoire.
12

Nous sommes en 1965, sur une île au large de la Nouvelle – Angleterre. Sam, douze ans, est un orphelin dont les parents adoptifs ne veulent plus. Solitaire, isolé dans son camp scout, il décide de prendre la fuite en compagnie de Suzy, douze ans également, qu’il a rencontré un an auparavant au spectacle de l’Eglise et dont il est tombé amoureux. Tourne – disque et chat sous le bras, celle – ci le suivra jusqu’à une baie qui sera leur royaume. Pendant ce temps, parents et policiers se mobilisent pour tenter de les retrouver, alors qu’une violente tempête s’approche des côtes.

Duo atypique et décalé

Après Fantastic Mr. Fox, le réalisateur américain Wes Anderson revient avec un conte pour petits et grands au casting impressionnant : Bruce Willis, Bill Murray, Edward Norton, Harvey Keitel, Tilda Swinton… Pour autant, ces prestigieux seconds rôles se font voler la vedette par un couple d’enfants : Jared Gilman ( Sam ) et Kara Hayward ( Suzy ). Un duo atypique et décalé où Sam, lunettes sur le nez et fausse pipe constamment en bouche, façon Jean – Paul Sartre en culotte courte, emmène sa Suzy – Simone de Beauvoir ( reproduction miniature de Lana Del Rey avant l’heure ) dans un coin de paradis qui ne serait que pour eux. Une bulle d’oxygène, loin du monde, de « l’enfer des autres », et notamment pour Sam de parents adoptifs qui veulent l’abandonner et de « L’action sociale », une femme stricte et autoritaire, venu le chercher pour l’emmener à l’orphelinat.

De leur petit bout de terre découverts et acquis pour eux – même, ces nouveaux Robinsons réfléchissent comme des adultes, mais n’en sont pas moins encore des enfants, qui vont apprendre à s’apprivoiser et à s’aimer. Le spectateur rit et s’attendrit devant des aventures auxquels seuls des héros de leur âge croient et prennent très au sérieux. Tout le film joue sur ces différents degrés de lecture, sur cette histoire à hauteur d’ados, créant une ironie bienveillante et rendant les personnages plus humoristiques et attachants encore. On les voit évoluer et découvrir leurs sentiments, entre émotions et comique décapant. Finalement, ces enfants qui volent la vedette aux vedettes sont autant un reflet condensé des adultes que la madeleine de Proust d’un réalisateur ayant un recul souriant sur le monde de la jeunesse d’aujourd’hui.

Un royaume terrain de jeu

Toutefois, Wes Anderson nous montre régulièrement que son film n’est pas vrai, que nous sommes dans la fiction pure. Par exemple, la présence d’un narrateur ou la vision du paysage, des situations et des hommes par le petit bout des jumelles nous rappelle constamment qu’une distance est à mettre vis – à – vis de ce qui nous est donné à montrer. Ce sont des années 60 totalement inventées, fantasmées, une époque reculée, un passé qui, de plus, n’a pas vocation à raconter notre réalité avec un quelconque recul. Il s’agit d’un rêve. Il n’a à aucun moment vocation à être vrai. D’ailleurs, le bout de terre des enfants est baptisé « royaume ». Un royaume qui, finalement, n’est qu’un terrain de jeu. Tout le film est un amusement, et ce malgré la situation difficile des héros. Un lieu qui en même temps fait office de refuge, d’évasion, une île déserte légère pour écarter une vie qui ne leur a pas fait de cadeaux.

Sam et Suzy, malgré leur jeune âge, n’ont pas souvent eu l’occasion de rigoler. Sam notamment, orphelin rejeté par les adultes, et qui se créé un monde adapté à lui – même, à sa propre dimension. Dans ce monde avec ses propres codes, sa propre constitution, il y inclut sa « reine » Suzy. Wes Anderson, subtilement, les laisse écrire leurs propres règles du jeu, et incite les spectateurs à rentrer dans leurs têtes et à s’amuser à distance avec eux. Le film garde de bout en bout un ton léger, jamais condescendant ou larmoyant. Quant aux adultes, ils sont pour la plupart tournés en dérision, comme s’ils étaient contaminés par l’ambiance bon enfant et qu’ils régressaient, ou qu’ils se laissaient envahir par leur part de jeunesse dont ils n’ont jamais su vraiment se débarrasser et qui dictent encore leurs agissements. Au final, ce film pas aussi enfantin qu’il n’en a l’air est la preuve paradoxale d’une grande maturité, d’une grande acuité de la part du réalisateur d’A bord du Darjeeling Limited et de La famille Tenenbaum.

Avec de bons sentiments, Wes Anderson réussit à faire un conte mignon, onirique, une sorte de pièce de théâtre très drôle et universelle sur l’apprentissage de la vie par deux adolescents. Des passerelles se créent entre leur monde et celui des adultes, et sont franchies dans les deux sens par tous les protagonistes. Ce pays de l’enfant – roi hors du temps et des modes force la sympathie, touchant avec succès le cœur du spectateur.

Sur le même sujet