Pater : Jeux de pouvoirs

Le cinéaste Alain Cavalier et son comédien Vincent Lindon filment et se filment, dévoilent et se dévoilent dans cette performance politico - artistique.

Pater, c'est l'OCNI ( Objet Cinématographique Non Identifiable ) de l'année. La créature d'un Alain Cavalier réalisateur, qui enferme dans sa caméra Vincent Lindon, un comédien en liberté qui réalise qu'il va devoir incarner le Premier Ministre de son Président de partenaire à l'écran, incarné par...Alain Cavalier lui - même. Le tout sans filet, mais pas sans filmer. Car le réalisateur s'amuse, dans une drôle de mise en abyme, à se montrer à l'écran, caméra en main, ou à la poser quelque part, peu importe le cadrage, ça tourne c'est le principal, tant pis pour les imperfections. Une façon de montrer les coulisses d'un tournage, de jouer la transparence, d'exhiber une mise à nue impudique, de désacraliser le "mythe" que représente encore aujourd'hui le septième art. Mais aussi d'oser les paradoxes. Car le Président de la République et les réalisateurs de cinéma ont ce point commun de posséder le pouvoir, de diriger, d'avoir un langage et de le maîtriser, de contrôler les situations, de décider. Mais l'improvisation et une égalité de traitement avec son partenaire place finalement Alain Cavalier dans une situation d'inconfort, de répartition des puissances, parfois jusqu'au renversement ( les scènes où Vincent Lindon tient la caméra, donc où le Premier Ministre prend le pouvoir sur le Président ! ) Cette volonté affirmée de mettre en scène ce jeu de rôle est parfois poussée jusqu'à l'extrême premier degré, avec des acteurs prenant à témoin le spectateur dans la préparation de leur personnage, y compris au niveau du choix du costume ( la cravate comme symbole du sérieux et de l'image de la politique... ) et le défaisant à la fin du film.

Cité médiatique

Ainsi, Alain Cavalier, avec tous ces éléments mis bout à bout, nous offre sa définition, littérale et bien singulière, du cinéma, ce qu'il est ( ou n'est pas ) et ce qu'il devrait ( ou ne devrait pas ) être. Une définition épurée et simple, jusqu'à la limite. Il ne faut pas, en effet, oublier que ce film reste malgré tout monté, et qu'il reste donc une barrière infranchissable entre le cinéma et le réel. Le cinéma peut s'approcher au plus près du réel, mais le réel ne sera jamais du cinéma. L'un est influencé par l'autre : mais lequel ? Question complexe, qui s'immisce en creux dans une matière largement répandue ( l'image ) et qui se targue d'être en même temps composante d'un art populaire ( le cinéma ) mais aussi le plus mystérieux, celui faisant l'objet du plus grand nombre d'interrogations. Le réalisateur de Thérèse nous questionne sur notre façon de voir les images, les interpréter, les analyser avec du recul. Tout le film repose sur cette interaction - là, cette transversalité - là, horizontale autant que verticale. En utilisant cela dans un cadre politique, il inscrit son oeuvre dans la contemporaneité de notre société autant qu'il veut faire preuve de démarche citoyenne en replaçant chacun d'entre nous, un par un, au coeur de cette cité médiatique, aux origines de la démocratie où l'image constitue le mur d'une prison qu'il incombe à chacun d'entre nous d'abattre, avec nos propres armes. Au travers de Vincent Lindon, il nous offre autant une vision politique de l'acteur qui sommeille en nous qu'un démontage en règle du jeu de comédien de nos politiques, du point de vue d'une caméra - témoin de ces évolutions. Mais Pater reste avant tout une oeuvre à hauteur d'âme et d'hommes, une vision sensible et sincère faite de bonne chaire ( les scènes de repas où les spectateurs assistent à des scènes de convivialité entre acteurs qui "nourrissent" leur personnage ), d'amitié et d'affrontements, décortiquant au plus près la recherche d'une vérité sur la personnalité d'un homme et l'homme derrière le personnage, le "masque".

Film fait à la maison

Pater est à la fois un film complexe et universel, et en même temps complètement autre chose. Alain Cavalier, au travers de ce jeu de ( fausses ) pistes, brouille les cartes et invite les spectateurs, personnage à part entière, à se perdre pour mieux réinventer son propre chemin et faire son propre film, chacun chez soi, seul ou entre amis.

Selon le mot de Voltaire, qui disait qu' "il faut que le plaisir de gouverner soit bien grand, puisque tant de gens veulent s'en mêler", et sous ses allures de "film fait à la maison", Alain Cavalier nous offre un film politique, un essai sur le cinéma, mais aussi un essai politique et une fiction autour du cinéma. Un film à multiples entrées, à multiples interprétations où, voyant au - delà de la critique, le cinéaste incite le spectateur à se forger sa propre opinion sur le film - et plus largement sur qu'est - ce que le cinéma - dans un pacte de confiance artistique et politique et invite, comme lui l'a fait, à s'engager dans l'arène.

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