Sur la route : Carnets de voyages

Le réalisateur brésilien Walter Salles revisite avec succès l'un des romans les plus rock de sa génération.

Etats-Unis, années 50. Le film commence sur un enterrement. Sal Paradise (Sam Riley), apprenti écrivain New-yorkais, vient de perdre son père. Le lendemain, il croise le chemin de Dean Moriarty (Garrett Hedlund), un jeune ex-taulard. Celui-ci est marié à Marylou, une femme séductrice et provocatrice. Rapidement, Sal et Dean s’apprivoisent et s’entendent à merveille. Ayant la même vision du monde, décidés à ne pas se laisser dicter leur conduite par la vie, nos deux héros, accompagnés de Marylou, décident de prendre la route à la recherche de nouvelles expériences, de nouvelles rencontres, mais aussi d’eux-mêmes.

Observateurs et acteurs de leur époque

Adaptation du roman culte de Jack Kerouac - que l’écrivain comptait transposer lui-même à l’écran dès les années 50 – le nouveau film de Walter Salles nous replonge dans cette époque de libertés et de possibles. Un road movie où des héros hédonistes et insouciants profitent du jour présent, aux rythmes du « sexe, drogues et jazz ». Aux travers de leurs rencontres, ils apprennent beaucoup, grandissent, prennent conscience du monde dans lequel ils vivent. Loin des tensions politiques de l’époque, ils ont la ferme intention, l’ambition, d’être les observateurs et acteurs privilégiés de leur époque. Cela passe par toutes sortes d’expériences, qu’elles soient d’ordre sensorielles ou visuelles. Mais ces choses nouvelles qui s’offrent à eux ne peuvent se vivre seul. D’où l’ambiance « film de bande » qui émane de cette transposition.

Une bande décomplexée, extravertie, qui attire immanquablement la sympathie, et dont les rapports francs, honnêtes et complexes, sont très bien rendus grâce à l’interprétation des comédiens, Sam Riley et Garrett Hedlund en tête, mais aussi Kristen Stewart, parfaite Marylou. Malgré les quelques soixante années de distance, ils ont su nous les rendre proches. En effet, les personnages possèdent encore aujourd’hui une puissante modernité, une urgente nécessité de vivre, une fougueuse impatience de mordre à pleines dents dans une Amérique qu’ils rêvent de pouvoir changer un jour, et dans le même temps des problèmes existentiels qui rendent ces personnages à la fois uniques et universels. Des caractères avant-gardistes et affranchis de toutes conventions, de toutes règles, qui font écho à notre époque et qui sont servis par une bonne mise en scène.

Lumière blafarde et nuit aveuglante

En choisissant de ne pas mettre en avant un personnage en particulier, mais en en faisant trois personnages principaux à part entière, le réalisateur de Central do Brasil filme une certaine jeunesse où amours et amitiés s’entremêlent intimement, sur fond de visions subjectives d’un monde rêvé, d’une Amérique idéalisée et de tous les possibles au travers de plusieurs visions bien distinctes, mais toujours positives et réalistes. Un kaléidoscope d’émotions, de révoltes, qui forgent la personnalité de chacun d’eux. Une personnalité qui se reflète dans le paysage mais aussi dans l’aspect social d’une Amérique un peu carte postale de cette époque-là. Une interaction à peine perceptible, avec des personnages qui passent par tous les états comme le ciel passe de la neige au soleil. Cette « route » extérieure n’est alors finalement que le reflet de leur « route » intérieure.

Une route forcément sinueuse, dont les multiples directions font se croiser rêve et réalité, lumière blafarde et nuit aveuglante au gré de leurs certitudes, leurs doutes, leurs découvertes, notamment de la drogue et des différentes formes de l’amour. A l’instar de Dean Moriarty, tiraillé entre Marylou et Camille (Kristen Dunst), sa seconde épouse, tous les personnages du film sont face à des choix que la vie exige qu’ils fassent, et ces choix ne peuvent plus être repoussés. Ils sont à l’aube de l’âge des responsabilités, entre derniers amusements d’adolescents et premiers problèmes d’adultes. Une entrée douloureuse dans le monde des grands pour Sal Paradise, qui va devoir apprendre à vivre sans tutelle paternelle. A ce titre, Dean Moriarty incarne une sorte de père de substitution, avec un apprentissage express d’une vie alternative où l’adrénaline, la vitesse du quotidien le dispute au calme de la vision réfléchie de l’avenir.

Même si le film aurait gagné à être plus débridé, « Sur la route » reste une excellente peinture sociale d’une Amérique post Seconde Guerre mondiale autant qu’une adaptation réussie d’un des livres les plus emblématiques du 20ème siècle. Un bel hommage à ce pays-continent, personnage principal sous-jacent d’une œuvre portée par des acteurs à la hauteur d’un défi relevé haut la main. Roulez jeunesse !

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