This must be the place : Rock movie

Un road movie crépusculaire totalement décalé où Paolo Sorrentino met en valeur un Sean Penn crédible dans son rôle d'improbable ex - rock star.

Cheyenne est un rockeur quinquagénaire au look très travaillé faisant penser furieusement à Robert Smith, le leader des « Cure ». Il a connu son heure de gloire avec son groupe, « Cheyenne and the Fellows ». Aujourd’hui, marié à Jane ( Frances Mac Dormand ) et ami proche de Mary ( Eve Hewson ), une jeune gothique, il vit de ses rentes dans une grande maison à Dublin. Parmi ses activités favorites, la pelote basque, dont il joue avec sa femme…dans sa piscine, qu’il n’a jamais rempli d’eau. Ils n’ont jamais eu d’enfants. Pas besoin. Cheyenne est resté un éternel adolescent. Un adolescent dépressif, depuis que deux d’entre eux se sont suicidés après avoir écouté les chansons sombres de son répertoire. Un jour, il apprend le décès de son père. Direction donc l’Amérique, à la redécouverte d’un père qu’il n’a pas vu depuis 30 ans. Là – bas, il découvre que son père, un juif rescapé de l’holocauste, n’a pas accompli l’œuvre qu’il voulait terminer, retrouver l’un des derniers criminels nazi encore en vie. Cheyenne décide alors de se lancer dans cette quête, avec pour but de l’assassiner. Une quête burlesque, contemplative et bucolique.

Amérique des vastes horizons

Pour son premier film en anglais, le réalisateur italien Paolo Sorrentino, par ailleurs également écrivain, emmène un Sean Penn incroyablement habité par son rôle de gamin de 50 ans dans un Road Movie rock à travers une Amérique des vastes horizons décorée ici et là de stations service et de bars aux comptoirs invariablement longs. D’ailleurs, le titre du film est lui – même tiré d’une chanson des Talking Heads dont le leader, David Byrne, fait une apparition clin d’œil dans le film. Quant à Cheyenne, depuis qu’il a raccroché le micro, il reste une référence ( on lui propose par exemple un retour sur scène avec son groupe sur MTV, ou de produire le disque d’un nouveau groupe ), mais une référence qui se laisse vivre dans un quotidien sans saveur et sans but. Traînant caddies et valises derrière lui comme un boulet. Pour autant, sa simplicité, sa gentillesse, sa naïveté entraîne le film dans des contrées comiques ( sa rencontre avec l’inventeur de la valise à roulette reste à ce titre un grand moment ) et attendrissants. C’est un personnage foncièrement sympathique et très premier degré qu’on ne peut détester, avec un look de gentil monstre. La mort de son père va le faire peu à peu grandir, le renvoyant à ses propres blessures ( il regrette de ne pas avoir d’enfants ). Mais il garde une part de lucidité lui permettant d’accomplir sa mission. Une mission qu’il remplit pour son père, mais aussi pour lui, pour se prouver quelque chose, pour s’éprouver. Et pour cela, il se doit d’être seul. Mais il ne passera jamais vraiment inaperçu.

Confrontation avec la mort

Ce film est aussi une quête initiatique sobrement réalisée par Paolo Sorrentino, qui s’efface pour mieux se mettre au service de son histoire. Il met en scène un personnage, son quotidien, laisse le temps au spectateur de s’immerger dans l’univers de son héros, sans le juger, le montrant dans toute sa drôlerie et ses contradictions. En quelque sorte, il filme son enfance. Les évènements dramatiques de la vie vont peu à peu le faire grandir, sans pour autant se départir de son humour et de son ironie. Cette mise en scène aux recoins fantastiques ( l’auto combustion de la voiture ), qui replace l’irréel dans le champs du concret. On peut ainsi y voir une métaphore de Cheyenne, personnage irréel qui sort de sa bulle et qui se frotte au quotidien, à l’Histoire par le biais de l’holocauste. Un homme à l’apparence et la personnalité surréaliste confronté à un tel événement historique, voilà bien une rencontre, un croisement décalé ! Mais tout le film est réalisé d’un point de vue surprenant, laissant ainsi libre court à des petites saynètes qui sont des trouvailles scénaristiques improbables, mais qui fonctionnent car le spectateur, à ce moment – là du film, a eu le temps de se faire happer par le monde qui peu à peu s’est construit sous ses yeux. Un monde au sujet grave, mais vu à la première personne par un homme qui observe tout d’un point de vue léger, presque aérien, et incapable de toute haine et de toute violence. La confrontation avec la mort lui permet de se reconnecter à la réalité. Son look lui permettait de jouer un rôle dans son métier, sur scène, le rendant presque comme une idole inaccessible. Maintenant, il est renfermé, joue au rockeur, n’a plus de son ancien rôle que le costume, le masque du clown triste, qui ne fait même plus illusion pour personne, à commencer par lui – même. Les évènements vont le rapprocher paradoxalement vers une nouvelle forme de vie, une fin involontairement provoqué qui va lui permettre de tourner une page et d’écrire un nouveau chapitre de sa carrière d’homme. Il descend peu à peu de scène, se rapprochant de la foule, quittant sa peau de super héros pour redevenir spectateur actif de sa propre vie. Un électrochoc de vérité dans un monde d’illusion et de passé qui, face à un autre passé, va se transformer en espoir d’avenir, fort de nouvelles expériences, de nouvelles convictions, et donc de nouveaux commencements.

Paolo Sorrentino réussit son pari de dédramatiser une Histoire récente violente en y plongeant un antihéros enfantin et proche des gens. De l’interprétation ( premiers comme seconds rôles ) à la réalisation, tout est au diapason d’un scénario aussi improbable que crédible. Une expérience de cinéma drôle et émouvante.

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