Une enquête des frères Dardenne

Dans La fille inconnue, l'héroïne du quotidien est un médecin, prêt à racheter sa faute pour ne pas oublier la mémoire des êtres disparus.

Jenny est une jeune médecin généraliste. Travaillant dans le cabinet d'un confrère en âge de prendre sa retraite, elle a en charge un stagiaire. Un soir, tard, pendant qu'elle s'occupe de lui, on sonne à la porte. Mais elle refuse d'ouvrir. Le lendemain, un corps de femme est retrouvé non loin de là, sans moyen d'identifier la victime. Jenny comprend qu'elle est indirectement responsable de sa mort. Elle développe un sentiment de culpabilité. Dès lors, elle mène une enquête parallèle à celle de la police pour retrouver son nom...

Chaque existence a un sens

Les frères Dardenne aiment filmer les femmes. Que ce soit dans Rosetta , Le silence de Lorna , ou encore Deux jours une nuit , leurs héroïnes sont des femmes fragiles à qui la vie ne fait pas de cadeaux, mais qui à force de se battre parviennent toujours à trouver des solutions, même si ce ne sont pas forcément celles à laquelle elles pensent. Dans leur précédent film, Marion Cotillard jouait une salariée qui luttait pour garder son emploi. Ici, c'est Adèle Haenel qui mène le combat pour ne pas voir à jamais disparaître les corps des êtres dans le plus parfait anonymat. Car ils sont comme ça, les Dardenne: l'humanisme les pousse à s'intéresser à ceux que la société individualiste tend à effacer sans la moindre compassion. Surtout à eux. Afin que leurs existences ne finissent broyés par un monde où survivre prend le pas sur vivre, car ils croient profondément que chaque existence a un sens, ils leur rendent hommage à leur manière.

Ici, c'est à la façon d'un film policier à la Columbo, mais où le cigare serait remplacé par un stéthoscope et le vieil imper élimé par une veste écossaise à carreaux. Dans le rôle de l'inspecteur/médecin, Jenny Davin. Une jeune femme qui s'échine à soigner les êtres. A mi-chemin entre le guérisseur des corps et le psychologue, guérisseur des âmes. Ici, la personne à guérir, c'est elle-même. En effet, un soir, alors qu'elle s'occupe d'un stagiaire, on sonne à la porte du cabinet de médecin dans lequel elle travaille et qui est fermé. Or, il est tard, et elle refuse donc d'ouvrir. Sauf que. Le lendemain, un corps de femme est retrouvé à proximité du cabinet, et la caméra de surveillance de la porte d'entrée montre qu'il s'agit de la personne qui la veille a sonné à la porte avant de fuir quelqu'un. Et c'est Jenny qui se retrouve l'être, sonnée. Elle se sent tout d'un coup coupable. Mais elle ne pouvait pas savoir. Pas plus que le nom de la victime, d'ailleurs. 

Magie du réel

Car cette femme qui a été assassinée n'avait pas de papiers sur elle pour pouvoir l'identifier. Faute de réclamation du corps ou de signalement de disparition, elle sera donc enterrée dans la plus parfaite indifférence. Bouleversée, Jenny se sent alors investie d'une mission. Retrouver son nom. Telle sera sa quête. Elle interroge alors les patients et autres gens du quartier dans l'espoir qu'eux sachent quelque chose. Mais personne ne la reconnaît. Ou plutôt tous se taisent. Or, dans cette recherche d'identité, Jenny a un allié: le corps. Si dans Deux jours une nuit les réalisateurs belges montraient le corps fatigué, usé par le stress et la dépression de Marion Cotillard, ici les corps somatisent. Lorsque les patients mentent, l'enveloppe charnel se met malgré eux à réagir. Ils tombent malades, réagissent involontairement, développent des symptômes qui ne s'apaisent que dans la vérité. Bon corps ne saurait mentir. La magie du réel. 

Et c'est ainsi que Jenny avance, de révélations en découvertes, sans jamais se départir du juste but qu'elle s'était fixée. Et les frères Dardenne la suivent au plus près de ses doutes, de son apparente assurance, de ce médecin qui n'en fait qu'à sa tête, quitte à prendre des coups. Plans serrés sur elle, façon "je" de littérature. On est avec le personnage central. Ou on EST le personnage central. N'en sachant pas plus qu'elle concernant son enquête. Son envie de sauver une sorte de "soldat inconnu" ordinaire. Un membre de l'armée que constitue ce peuple, et qui mérite le respect et la dignité comme les autres. Généreuse meneuse de troupes, Adèle Haenel pêche parfois, notamment faute à des dialogues qui ne sonnent pas toujours très juste, qui manquent de naturel. Mais les gestes précis, filmés dans une réalisation soignée, sont une sorte de témoignage, de clin d'œil au travail tranchant des Dardenne, lui aussi maîtrisé telle une mécanique bien rodée. 


" Les gens ne sont des héros que quand ils ne peuvent pas faire autrement ", disait Paul Claudel. Et Jenny ne pouvait pas faire autrement. Sous la houlette des frères Dardenne, elle met les corps et les cœurs à nu dans un film humaniste où l'on passe de la culpabilité à la rédemption dans une ronde émotionnelle et concernante. Un film où le personnage principal est engagé malgré lui, révolté obligé et défenseur volontaire des oubliés. Un film sensible, séduisant et sans aucun jugement ni pathos. 


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