We need to talk about Kevin

Un film édifiant sur l'impossibilité de la communication entre une mère et son fils. Avec une grande Tilda Swinton.
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Huit ans après son dernier film, Lynne Ramsay nous revient avec l’adaptation du roman de Lionel Schriver, « Nous devons parler de Kevin ». L’histoire d’une relation mère – fils. Ou plutôt d’une non – relation. Et cela dès le plus jeune âge du garçon, qui refuse de dire « maman ». Une anecdote qui prendra toute son importance dans l’accumulation d’anecdotes. Car il semblerait que Kevin ( Jasper Newell jeune, Ezra Miller adolescent ) ne soit fait sur cette terre que pour ce que bon lui semble, de la dégradation des murs de la pièce de travail de sa mère Eva ( Tilda Swinton ) à des réponses plus effrontées et froides les unes que les autres. Tant et si bien que sa génitrice ne parvient pas à « lire » son fils, ne sait pas ce qu’il pense et ne sais pas comment réagir face à lui, quel est le bon comportement à adopter. Seul son père semble trouver grâce à ses yeux. Ils pratiquent ensemble des activités tels que le tir à l’arc. Terrible contraste avec l’ennui profond qui le gagne – et qu’il ne cache absolument pas – lorsque Eva l’invite à une partie de mini – golf avec elle, histoire de renforcer des liens qui de toute façon n’existent pas et n’existeront jamais vraiment. Kevin joue les manipulateurs solitaires, les destructeurs volontaires. Il incarne un visage du mal, visage pernicieux car la figure de l’enfant – roi prédomine dans cette famille qui refuse de lui faire endosser ses propres responsabilités à cause de son jeune âge et préfère s’interroger sur sa propre façon d’éduquer. Eva elle – même ne cessera de s’interroger, seule tout d’abord car la vigilance du père n’est pas éveillée. Du coup, Kevin en profite et multiplie bêtises et provocations, comme un air de défi. Et les choses ne feront que dégénérer à la naissance de sa sœur, qui ne sera pas épargnée.

Inéluctable issue

Malgré ce que le titre du film peut laisser suggérer, tout cela n’est vu que d’un seul point de vue, celui de Eva. Le spectateur se met dans la tête de cette femme désemparée et qui remet en cause son rôle de mère, sa façon d’éduquer son enfant alors que celui – ci semble rétif à toutes formes d’autorité. C’est une guerre psychologique qui s’engage entre eux deux. Mais une guerre dont les deux protagonistes connaissent par avance l’issue, le vainqueur. En dépit de sa défaite annoncée, la mère se bat quand même, non pour lui mais pour elle, sans toutefois renoncer à inverser l’inéluctable issue. Néanmoins, elle n’a pas de quoi s’accrocher. Plus les années passent, plus son enfant grandit, et plus il devient un mystère qu’elle ne peut résoudre. Car si elle tente tant bien que mal d’avoir de la compassion et de l’amour pour lui, la réciproque n’est absolument pas vraie. Ses actions, son comportement, sont injustifiables. D’ailleurs, le film ne tente absolument pas de le justifier. A chacun de se faire son opinion sur un Kevin pétri de défaut et pour lequel il est bien difficile de trouver une quelconque qualité ou excuse. Au contraire, l’empathie se reporte surtout sur la mère, une mère débordée et dont les agissements de son fils influencent directement sa personnalité et sa façon de penser et d’agir, jusqu’à une remise en cause d’elle – même. Une plus grande plaie ouverte sur sa fragilité et les épreuves qu’elle doit endurer à cause de lui. La naissance du second enfant du couple ne changera rien à l’affaire. Au contraire. Le fossé déjà creusé entre Eva et Kevin se transforme vite en rejet mutuel, et cette rupture du dialogue rejaillit sur son couple, et au – delà sur son mariage tout entier.

Destins liés par la contrainte

La mère, perdue dans ses sentiments maternels, voit son esprit devenir désordonné, peuplé de pensées contradictoires. La réalisation montre cela, avec un premier quart d’heure où les scènes sont morcelées, comme un puzzle, dont le spectateur doit remettre les pièces dans le bon ordre, avec des allers – retours entre l’enfance et l’adolescence de Kevin. Ce qui peut le déstabiliser au début, se demandant où la réalisatrice veut l’emmener, ce qu’elle veut montrer et raconter. Mais les fragments, au travers d’autres éléments de compréhension, raccrochent peu à peu à l’histoire et sa tension constante, au travers de scènes d’une froide et implacable cohérence qui prennent toute leur dimension lors du drame final, tel des petits cailloux semés sur le chemin de la mort. Dès lors, ces deux destins liés par la contrainte plongent tous les deux et chacun, à leur manière, va devoir faire face aux conséquences, aux regards des autres. Pour la mère, ce drame fait directement parti d’elle. Comme son fils, elle ne peut se justifier, se défendre, et donc ne peut que subir la douleur et la persécution des autres qui n’auront de cesse de lui rappeler le tragique événement. Sans rien dire.

En filmant la violence et la solitude d’un enfant vu au travers du regard d’un adulte, Lynne Ramsay nous montre un miroir de la société, entre perte de repères familiaux et sociaux et inadaptation d’un homme qui veut grandir trop vite et avec ses propres règles, ses propres repères. Un monde dénué de sentiments, qui rejaillit sur ses individus les plus fragiles et qui s’exprime au travers de personnages qui ne peuvent se délivrer qu’au prix d’actes extrêmes, sans songer aux conséquences.

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