Internet renforce l'identité culturelle des migrants européens

La culture d'origine et les liens culturels des jeunes migrants européens, loin de disparaître, s'intensifient autour des nouvelles pratiques d'Internet.

C’est un changement radical de la relation identitaire à la culture d’origine qui s’opère avec l’augmentation des flux migratoires chez les jeunes Européens gros consommateurs d’Internet. Pendant longtemps, les géographes et les sociologues ont pensé que la culture d’origine tendait à disparaître une fois l’individu absorbé dans la cyberculture d’Internet. Mais en quelques années, réseaux sociaux et communication par caméra (Skype par exemple) ont changé les choses de manière durable.

La culture à l’épreuve d’Internet

Le terme de culture est extrêmement polysémique. Sans aller dans le détail, on prendra comme définition pour cet article celle de la culture comme un rapport au monde, des idées, des valeurs, communes à un groupe quelconque. C’est en quelque sorte, un trait de l’identité d’un groupe ou d’une personne. Notre culture fait que, face aux événements, nous éprouvons des sentiments, exprimons des attitudes. Mais la culture est une réalité plus mentale que matérielle. Elle ne consiste pas seulement en objets, en dispositifs, en symboles, mais bien en représentations.

Selon Claude Lévi-Strauss [1] ( Anthropologie structurale , 1958, in La culture , 2002, p.11), les productions culturelles, aussi diverses soient elles, obéissent à des règles de construction communes, qui sont «des structures mentales universelles», de caractère abstrait (opposition binaires, permutation, commutations). Il ajoute ( Race et Histoire , 1952, in La culture , 2002, p11) : « Les cultures humaines sont des variations sur les mêmes thèmes, toutes égales et de même valeur intellectuelle [2] ». Pour Bourdieu [3] ( La distinction , 1979, in La culture , 2002, p11), la notion d’identité tend à expliquer celle de culture. Le fait est que les identités culturelles, bien qu’étant proches dans leur constitution et leur construction, sont multiples dans les références faites.

Ainsi, tout comme l’identité n’existe que par la conscience de l’altérité, la culture se transcende avec l’interaction sociale qui découle du phénomène de migration.

Par conséquent, la réalité actuelle des relations socioculturelles issues des pratiques d’Internet est en contradiction avec la thèse de la géographe E. Eveno: « Le cyberespace, mondial par essence, porterait en germe la disparition des organisations socio-spatiales intermédiaires entre le local et le mondial […] Ce qui conduirait donc à l’apparition de nouvelles formes de relations sociales et donc remettraient profondément en question les identités traditionnelles, élaborées dans des contextes sociaux, spatiaux et temporels, tout en faisant émerger, peut-être, une "cyber-identité" » [4] (Eveno Emmanuel, 1998, Cyberidentités ? , p.217). Pour relativiser ces propos, cette hypothèse date de 1998 et avait peu de recul face à l’arrivée massive des TIC (technologies de l’information et de la communication) et d’Internet des années suivantes. On constate en fait, que les migrants considérablement connectés à Internet, entretiennent des relations privilégiées avec leur culture et s’en approchent pour la plupart, grâce à Internet. Le lien avec la famille, avec le pays et son identité culturelle n’est donc pas coupé.

Dans une étude universitaire menée à Bordeaux 3, focalisé sur les migrants tchèques en France, il apparaît que plus de 65% des migrants reconnaissent qu’Internet leur a permis d’améliorer ou de renforcer leurs liens culturels. Le réseau culturel semble donc s’intensifier avec la pratique du « cyberespace » et la distance. En outre, les individus sont de plus en plus porteurs d’identités multiples et le fait d’appartenir à une quelconque « cyberidentité » n’interdit absolument pas l’expression forte de sa propre identité culturelle d’origine.

Internet au réveil des identités

La question des identités et de l’identité territoriale ressurgit alors avec les migrations de masse conjuguées aux développements d’Internet. Au contraire de toute idée de normalisation et d’homogénéisation culturelle, cet outil de communication semble bien réveiller des aspirations identitaires parfois ignorées ou endormies.

On assiste à une reconfiguration des liens sociaux et culturels avec des pratiques de communication nouveaux (Webcam, Sites communautaires et sites d’information sur le pays d’origine). Dans ce contexte, les sites Internet s’apparentent de plus en plus à des lieux d’échange et de communication, des liens affectifs, des espaces vécus pour les migrants.

Cette pratique d’Internet rapproche le migrant de sa culture et de son territoire national tout en l’ouvrant à d’autres cultures. Comme l’explique J. de La Barre, sociologue à l’université de Montréal, « là où il est question d’identités multiples il est aussi question pour ces dernières d’identités nationales déterritorialisées » [5] , et c’est bien cette déterritorialisation de l’identité qui s’exprime intensément pour les migrants dans les lieux d’Internet.

[1] Lévi-StraussClaude., 1996, Anthropologie Structurale I , Plon (1e édition: 1958), Paris, 480 pages.

[2] Lévi-StraussClaude., 1999, « Race et histoire» , in LEVI-STRAUSS C., Anthropologie Structurale II , Pocket (1e édition: 1973, Plon), Paris, 127 pages.

[3] BourdieuPierre, 1979, La Distinction , critique sociale du jugement , Minuit, Paris, 670 pages.

[4] Eveno Emmanuel, 1998, Cyberidentités ?, in Knafou Rémy, 1998, La planète «nomade» , Belin, Paris, 254 pages

[5] La BarreJorge de, 8 Fevrier 2006, Source Internet consultée le 6 Juin 2009, Identités multiples en Europe? Le cas des lusodescendants en France , Ceetum.umontreal.ca/pdf/conferenceJDLBarre_8Fev2006.pdf , Article publié dans La BarreJorge de, 2006, Identités multiples en Europe ? Le cas des lusodescendants en France , L’Harmattan, Paris, 278 pages

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