Le Voyage de Chihiro, un film d'animation japonais d'anthologie

Plus de 10 ans après sa sortie triomphale, le Voyage de Chihiro reste l'œuvre la plus exceptionnelle de Hayao Miyazaki et du studio Ghibli.
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Film d’animation japonais remarquable à la portée universelle et à la profondeur insoupçonnée, le Voyage de Chihiro ( Sen to Chihiro no Kamikakushi en japonais), mérite toutes les éloges.

Synopsis

Chihiro est une petite fille de 10 ans, grincheuse et à la vie facile, qui est triste de quitter sa vie d’avant alors qu'elle déménage vers sa nouvelle maison en compagnie de ses parents. Par erreur, ils trouvent un parc d’attraction abandonné. Peu après, par péché de gourmandise, son père et sa mère sont magiquement transformés en cochons. Chihiro est alors malencontreusement embarquée dans un cauchemard incompréhensible au royaume des ombres et des esprits.

Elle devient par la suite une humble clandestine, au service de Yubaba, une sorcière avare et sans scrupules, propriétaire d’un service de bains qui œuvre aux repos des ames et des esprits de la nature issues de la tradition shintoïste. Rien n’est normal dans ce monde sauf les règles de la vie en communauté, la solidarité, l’amitié et l’amour qui sont les mêmes que dans notre monde. Chihiro apprend vite et dans la douleur mais elle parvient à garder sa mémoire et son identité dans l'espoir de racheter la métamorphose de ses parents avec l'aide de Haku le " jeune maître " et ses nouveaux amis.

Le plus grand succès des studios Ghibli et du cinéma d’animation japonais

Sen to chihiro no Kamikakushi, réalisé en 2001, a battu le record absolu d’entrée pour un film au Japon depuis l’invention du cinéma : 23 millions de spectateurs se sont en effet déplacés. Ce film est en outre le plus gros succès du cinéma d’animation au monde, hors films américains. Un succès également fantastique pour son studio de production…

En effet, le studio Ghibli, cofondé en 1985 par le fameux Hayao Miyazaki et Isao Takahata (réalisateur du film culte "Le tombeau des lucioles") n’est pas à son coup d’essaie. Le Voyage de Chihiro est l’aboutissement d’une longue carrière pour Miyazaki qui a réalisé les longs métrages d’auteur suivant : Nausicaa de la vallée du vent (1984), Laputa, le château dans le ciel (1986), Mon voisin Totoro (1988) , Kiki la petite sorcière (1989), Porco Rosso (1992), Princesse Mononoke (1997), Le château ambulant (2004) ou encore Ponyo sur la falaise (2008).

Le « Voyage » de Chihiro

On pourrait facilement résumer le Voyage de Chihiro comme une fable du passage à l’age adulte mais ce serait trop reducteur : c’est aussi une aventure initiatique et métaphorique de l’enfance et du chemin vers le monde dur, médiocre et défaillant des adultes et celui de notre société occidentale. Miyazaki, dans un entretien paru en 2002 précise sa pensée à propos de son film :

" C’est plutôt l’histoire d’une petite fille qui jetée dans un monde où se mêlent braves gens et personnages malhonnêtes va se discipliner, apprendre l’amitié et le dévouement et va mettre en œuvre toutes ces ressources pour survivre "

" Je souhaitais peindre le portrait d’une enfant ordinaire, tout juste capable d’accomplir des choses dont n’importe quelle petite fille de son age est capable […] en un mot, je la voulais banale "

" Ce n’est pas une histoire ou les personnages grandissent mais une histoire où ils découvrent quelque chose qui était à l’intérieur d’eux-meme, réveillé par des circonstances particulières "

Des métaphores sur la vie

Tout est affaire de métaphores dans le Voyage de Chihiro. Les parents de la petite fille qui mangent comme des cochons représentent ainsi ces consommateurs affamés de notre temps. Ils s’abrutissent de leurs désirs futiles et se transforment donc en cochons.

La métaphore des sources thermales est de la même vaine : les bains servent à laver les esprits, l’esprit de Chihiro serait-on tenter d’ajouter, pour oublier son passé, pour purifier son âme…

Le pont, également, représente ce passage idéalisé entre la réalité et le rêve. Paradoxalement, la réalité que vit Chihiro c’est son enfance naïve et volatile alors que le pays des esprits qu’elle visite représente la dure réalité du monde du travail qu’elle va apprendre à affronter. Au final, Chihiro doit constater que malgré leurs fautes, ses parents sont des humains tout comme elle...

Des personnages extraordinaires

Pour l'anecdote, Miyazaki explique qu’il s’identifie au vieux Kamaji, ce força aranéiforme qui travaille sans arrêt pour apporter l’eau chaude aux bains et aux clients. Il devient, pour Chihiro, la seule figure paternelle réconfortante et un ami appréciable.

Les clients de l’établissement thermal, justement, sont tous des esprits qui prennent la forme de leur élément d’origine. Ainsi le Kami souillé par la pollution et dont Chihiro soigne les blessures est en faite un dragon blanc qui symbolise la rivière.

Hayao Miyazaki parvient donc à recréer la formation d’un univers cohérant grâce notamment à ses personnages secondaires qu’on a plaisir à rencontrer au fil du film. On pense au gros bébé de Yubaba qui est transformé en un hamster bien gras détestant les efforts physiques, à Sans Visage, l’esprit masqué qui représente ceux qui ont perdu leur identité, aux amusantes boules de suie bondissantes qui gardent les chaussures de Chihiro, à la lanterne mouvante, aux les trois têtes ou encore à l’esprit du radis blanc…

Des musiques d’une rare émotion

L’immense Joe Hisaishi a accompli sans doute ses plus touchantes compositions avec la bande originale du Voyage de Chihiro. Le compositeur japonais a su retranscrire toute la mélancolie de Chihiro et son abnégation à survivre dans ce monde de rêves et d’illusions. C’est cette perpétuelle recherche de son identité qui est en outre transcendée par des notes de piano douce mais hésitantes, une identité que son ami Haku retrouvera grace à elle dans un tourbillon orchestral sublime.

Un film d’anthologie

Que dire de plus si ce n’est que le Voyage de Chihiro a consacré mondialement le talent de Miyazaki et du studio Ghibli. Comme l'affirme Hervé Joubert-Laurencin dans son cahier de note des enfants du cinéma, cette œuvre culturelle magistrale, poétique et philosophique ambitionne en toute modestie de trôner aux cotés de la Divine Comédie de Dante ou la Comédie Humaine de Balzac, en faisant une émouvante et juste description des comportements humains et du voyage intérieur et identitaire de chaque enfant.

C’est une invitation au rêve si puissante qu’on ressent de la tristesse lorsque le monde de Haku disparaît pour toujours. La scène finale du film est d’ailleurs inoubliable : Chihiro hésite alors à se retourner sur son passé et l’aventure qu’elle vient de vire, cette aventure qui l’a transformée en son fort intérieur.

Pour conclure, ce serait une grave erreur de considérer ce film mémorable comme un simple dessin animé destiné aux plus jeunes, car le Voyage de Chihiro est une œuvre intemporelle qui entre au Panthéon des créations artistiques marquant l’Histoire de l’humanité.

Sources :

"Cahier de notes sur le Voyage de Chihiro", Hervé Joubert-Laurencin, les enfants du cinéma

Article et Interview complète de Hayao Miyazaki consultable sur ce lien :

www.oomu.org/miyazaki.html

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