Bernard Stiegler, un philosophe pas comme les autres

Intellectuel français reconnu, Bernard Stiegler a fait de la "technique" sa spécialité. Retour sur le parcours original de ce philosophe atypique

Quel intellectuel français cumule sur son CV à la fois une expérience des travaux agricoles, celle de tenancier de bar ainsi qu’un séjour en prison ? La réponse n’est pas évidente au premier abord. Pourtant, celui-ci existe bel et bien et s’est même imposé comme un des philosophes français majeurs de ce début de XXIè siècle : il s’agit de Bernard Stiegler. Né en 1952, cet universitaire français renommé a eu une vie très riche à plusieurs égards. Retour sur le parcours, la pensée et l’oeuvre de ce « philosophe de la technique ».

Du jazz à la philosophie en passant par...la prison

Né à Villebon-sur-Yvette (Essonne), la jeunesse de Bernard Stiegler est celle d’un fils de famille modeste avec un père électronicien à la télévision et une mère employée de banque. Même s’il n’est pas un mauvais élève, il abandonne l’école en seconde. Nous sommes alors en 1968 et le jeune Bernard se retrouve sur les barricades. C’est le début de son engagement politique : il se dirige vers le Parti Communiste qu’il quitte en 1976.

1976, c’est également la fin de son activité en tant qu’ouvrier agricole, à cause de la sécheresse : un travail, parmi les nombreux autres qu’il a exercé depuis l’arrêt de l’école, malgré une reprise d’études avortée dans le milieu du cinéma. Il ouvre alors un bistrot musical, à Toulouse où se produisent des musiciens de jazz. Il y fait la connaissance de Gérard Granel , passionné de jazz et professeur de philosophie à l’Université de Toulouse. L’affaire marche bien, mais arrive le plan Barre , qui lui interdit tout découvert bancaire. Du jour au lendemain, il ne peut plus honorer ses traites. Quelques excès, la fête... Pour régler le problème il choisit la manière forte : il braque une banque. Comme ça marche, il recommence, mais finit par se faire arrêter et est incarcéré pour cinq ans : « J’étais intoxiqué. Sans la prison, j’aurais mal tourné… »(1).

Alors, une autre vie commence. Grâce à son ami professeur qui réussit à lui faire passer des livres, il s’inscrit à l’Université par correspondance et dévore les bouquins. Lui qui n’a pas le bac, aide ses codétenus à le passer et prépare son retour à la vie civile.

Retour gagnant

Lorsqu’il sort en 1983 et sur les conseils de Gérard Granel, il rencontre Jacques Derrida, un grand philosophe français. Un an plus tard, il tient un séminaire bimensuel sur le thème de la technique au Collège International de Philosophie, fraîchement créé à Paris. Une nouvelle vie commence…

A partir de là, tout va aller très vite pour lui. Il est embauché comme chercheur au Ministère de la Recherche en 1985 et en 1987, on lui confie l’exposition "Mémoires du Futur" au centre Georges Pompidou. En 1988, il est nommé enseignant- chercheur à l’Université Technique de Compiègne (UTC) et chargé de projet pour la Bibliothèque Nationale de France (BNF) un an plus tard.

En 1992, il soutient sa thèse à l’Ecole de Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS). Puis, après quelques missions, il est nommé directeur général adjoint de l’Institut National de l’Audiovisuel (INA) entre 1996 et 1999 avant de devenir chef de projets dans le privé.

En 2002, il prend la direction de l’Institut de Recherche et Coordination Acoustique/Musique (IRCAM). Et en 2006, il est choisi pour diriger le département de développement culturel du Centre Georges Pompidou, avant d’en devenir le directeur de l’Institut de Recherche et d’Innovation (IRI), en 2009. En parallèle, il poursuit ses activités d’enseignant, en France et à l’Etranger.

Une pensée et une oeuvre

A côté de son parcours professionnel très riche, Bernard Stiegler a beaucoup écrit et ainsi exposé sa pensée: celle d’un philosophe qui réfléchit sur le rôle de la technique dans la société. En abordant aussi de nombreux autres domaines, parmi lesquels le désir et la politique.

Parmi ses publications, citons tout d’abord La technique et le temps , en trois tomes. Dans cette œuvre, il se réfère à de grands penseurs comme, entre autres, Kant, Rousseau et d’autres, plus contemporains comme Heidegger, Leroi-Gourhan et Gilbert Simondon , auquel le philosophe fait très souvent référence.

Dans Constituer l’Europe, en deux tomes, Bernard Stiegler expose de quelle manière le désir se trouve affecté par les médias de masse et la manière dont ces derniers, selon lui, « aliènent » les individus. Par ailleurs, le philosophe a beaucoup étudié les questions de psychologie et les travaux de Freud, notamment pour ses réflexions sur « l’énergie libidinale » ; on peut citer à cet égard Economie de l’hypermatériel et psychopouvoir.

Même si bon nombre de ses œuvres font le lien avec la politique, quelques unes y sont plus précisément consacrées. Dans S’aimer, aimer, nous aimer, le philosophe expose sa critique du capitalisme à travers trois évènements : les attentats du 11 septembre, le vote du 21 avril 2002 et la tuerie de Richard Durn, à Nanterre. Et dans La télécratie contre la démocratie, il dénonce les dérives de l’industrie télévisuelle et ses effets néfastes sur la citoyenneté.

Ajoutons que Bernard Stiegler travaille également sur la jeunesse, notamment dans Prendre soin, un livre dans lequel il explique comment ce qu’il appelle les nouveaux « psychopouvoirs » ont une influence néfaste sur la capacité d’attention des jeunes. Il y parle également de l’école.

Enfin, il convient d’évoquer Ars Industrialis . Il s’agit d’une association créée en 2005 par Bernard Stiegler avec trois autres amis philosophes : Georges Collins, Marc Crépon, et Catherine Perret. Ars Industrialis, qui se définit elle-même comme une « association internationale pour une politique industrielle des technologies de l’esprit », organise de nombreux séminaires et colloques dont le fil rouge est l’intelligence collective. Elle offre au philosophe une tribune pour exposer ses idées et débattre.

Benrard Stiegler montre s’il en était besoin que tous les chemins peuvent mener à la philosophie. Et pour qui s’intéresse à ses travaux, il assez aisé de suivre leur évolution sur le site d' Ars Industrialis .

(1) Le Monde, Michel Alberganti, Bernard Stiegler, un philosophe interactif, 04 janvier 2006

Autre source et pour en savoir plus : http://arsindustrialis.org/bibliographiebiographie

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