Jean-Louis Forain au Petit Palais

Jean-Louis Forain (1852-1931) s'expose jusqu'au 5 juin 2011 au Petit Palais. Ou la réhabilitation de l'œuvre d'un artiste injustement méconnu.

La Comédie parisienne de Jean-Louis Forain (1852-1931) s'expose jusqu'au 5 juin 2011 au Petit Palais. Ou la réhabilitation de l'oeuvre d'un artiste injustement méconnu, contemporain de Degas et Manet .

Une vie autour de Forain

Jean-Louis Forain, fils d'un artisan décorateur d'enseignes, naît le 23 octobre 1852 et grandit à Reims avant de s'installer à Paris pour recevoir ses premiers cours de dessin du peintre Jacquesson de la Chevereuse. C'est en réalisant des copies d'oeuvres exposées au Louvre et d'estampes de la Bibliothèque impériale qu'il découvre Goya et Rembrandt, qui vont fortement l'influencer. Après un bref passage dans l'atelier de Gérôme aux Beaux-Arts, il est remarqué par Carpeaux qui le prend comme apprenti pendant presque un an, avant qu'un contentieux ne le voit à la fois chassé de chez son maître et de son foyer : il s'était dénoncé à la place d'un chargé de famille qui avait endommagé la sculpture du Prince impérial et son grand chien...

C'est pour lui le commencement d'une vie de bohème qui le voit rarement manger à sa faim, malgré des réclames de portraits après décès. Surnommé Gavroche par Verlaine et Rimbaud, avec lesquels il partage un logement sommaire durant trois mois, il découvre la poésie symboliste et une littérature dont l'univers émanant de son oeuvre sera totalement imprégnée. Refusé au Salon en 1874, il rejoint définitivement le cercle des artistes indépendants se réunissant aux cafés Guerbois et de la Nouvelle-Athènes. C'est pour lui l'occasion d'opérer un rapprochement avec Degas et Manet, et de s'approprier les théories impressionnistes de l'époque sur la lumière et la composition des couleurs.

De cette époque date le portrait à l'aquarelle de Camille Pissaro, qui clamera " Je me suis demandé ce qu'un homme de lettres entendait par art anarchiste ? Du Forain ? Il me semble ! " . A 26 ans, Jean-Louis Forain termine un portrait au pastel de Joris-Karl Huysmans, qui l'encourage et lui demande instantanément d'illustrer deux de ses ouvrages : Marthe, histoire d'une fille (1879) et les Croquis parisiens (1880). Ou le début d'une indéfectible amitié.

Une œuvre marquée par le saisissement de l'immuable dans le transitoire

C'est une œuvre d'une rare variété qui se déploie sous les yeux du spectateur, au gré de son exploration et de ses pérégrinations dans les arcades du Petit Palais. Ce dernier découvre un Forain tour à tour impressionniste et disciple de Manet et Degas ( Le Client, Femme respirant des fleurs, Au foyer du théâtre ), portraitiste de scènes des coulisses de l'Opéra (l'éventail Soirée à l'Opéra ), chroniqueur des tranches de vie parisienne en plein air ( Promeneuse au bord de la mer, Souvenir de Chantilly ), caricaturiste de mœurs qu'il se plaît à lithographier en s'inspirant de l'œuvre Balzacienne pour produire des dessins de presse dans Le Scapin , Le Courrier français, Le Figaro, L'Echo de Paris et The New York Herald . Son florilège de 248 dessins intitulé La Comédie parisienne mènera Guillaume Apollinaire à mentionner qu'aucun homme sinon Molière ne sut s'élever comme Forain à ce sublime comique qui ne va pas sans amertume ".

Plus loin, c'est une vision bien plus sombre et habité du monde qui transparaît progressivement : le Jean-Louis Forain polémiste à la violence graphique et picturale, avec ses Scènes de tribunal, l'égaré en quête d'une spiritualité ( La Femme adultère , Le Départ de l'enfant prodigue ) que son enrôlement dans le conflit de la Première Guerre mondiale achèvera de contrarier ( La Borne-Verdun ) laisse place à un esthète qui voguera du naturalisme à la célébration de la sensualité féminine (la série des Nus : Nu allongé, Le Peintre et son modèle ), avant d'effectuer des portraits et des autoportraits ( Madame Jeanne Forain au chapeau noir ). Il immortalisera deux poétesses, égéries du Paris d'après guerre : Marie de Régnier et Anna de Noailles, laquelle affirmera que son " portrait est la seule ombre qu'en mourant (elle voudrait) laisser sur le mur de l'univers " .

La capacité de Forain à décrypter l'éternité dans la mouvance et l'oubli de soi des scènes les plus anecdotiques, ces portraits constituant des secrets révélés par des regards circonspects, cette peinture si intimiste, une technique de composition qui parvient à insuffler autant d'intrigues, via des tableaux dont la cruauté et le prosaïsme des scènes exposées se trouvent exacerbés par la douceur des pastels et de l'alliance des couleurs témoignent d'une œuvre picturale que nous pourrions qualifier de résolument orale. " Le plus souvent je fais mon dessin, puis je l'écoute ", disait Jean-Louis Forain.

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