La raison graphique selon Jack Goody

Via cet essai, l'anthropologue britannique expose une thèse venant réfuter les théories développées par l'école structuraliste de Claude Lévi-Strauss.
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A l'encontre du structuralisme anthropologique et linguistique

A travers son essai intitulé La Raison graphique. La domestication de la pensée sauvage , publié en 1979, l'anthropologue britannique Jack Goody tente d'expliquer les différentes modalités de l'apparition progressive du savoir (les sciences humaines et formelles, le patrimoine social et culturel de l'ensemble des sociétés) chez les êtres humains, et ce, dans le but de déterminer les grands axes de l'évolution de la pensée humaine dans le cadre spatio-temporel.

Afin d'exposer sa thèse, qui stipule que l'évolution des moyens et des supports de la communication est à l'origine de la modification des procédés d'accès à la connaissance chez les êtres humains, J. Goody s'attache, d'une part, à décrire les conséquences de l'écriture sur les processus cognitifs, d'autre part, à comprendre quels peuvent être les apports réciproques entre les langages écrit et oral, tous deux présents, d'une manière ou d'une autre, dans toutes les sociétés humaines, et dont les liens furent générés par l'évolution des modes de communication, dans l'histoire du savoir humain.

Cette entreprise se trouve concrétisée par divers éléments rythmant la trame analytique de cet essai.

Nous pouvons entrevoir, en premier lieu, une directive comparative qui tend à distinguer les principales caractéristiques des sociétés "avec" ou "sans" écriture dans les domaines social, culturel, organisationnel, administratif, étatique et économique. Cette dernière permet à J. Goody de choisir, dans un premier temps, de réfuter les conclusions des analyses à caractère ethnocentrique développées par les anthropologues, sociologues, psychologues, historiens et philosophes ayant établi un clivage entre des sociétés "primitives" et "avancées", pour finalement s'inspirer en priorité du concept de "pensée sauvage" dans l'œuvre de Claude Lévi-Strauss (relatif à une théorie établissant l'existence d'une pensée universelle et d'une uniformité des facultés intellectuelles des êtres humains, quelles que soient leurs spécificités).

Ce choix devient, par la suite, le catalyseur d'une mise en perspective qui vise à explorer comment l'élaboration d'outils conceptuels constituant ce que l'auteur nomme la "raison graphique", tels que le tableau, pour classifier des données abstraites, la liste ou la formule est à l'origine de la "domestication de la pensée sauvage" dans des sociétés au sein desquelles opéra une évolution vers la rationalisation de la pensée.

Par ailleurs, le lecteur est incité à pleinement percevoir l'ampleur de l'influence de la matérialisation progressive des différents supports de la communication dans l'histoire de la pensée humaine, et ce, par le biais de l'énumération qu'expose J. Goody des effets du discours écrit sur la nature du savoir et du langage (lesquels peuvent ainsi revêtir un caractère utilisable, transmissible, perfectible, apte à être conservé, exposé, diffusé, validé, réfuté et à tendre à l'universalité).

La postérité contemporaine de la thèse de Jack Goody

La réflexion développée dans La Raison graphique. Domestication de la pensée sauvage ne s'attache pas seulement à nous faire entrevoir la somme d'incidences que présenta l'évolution des modes de communication sur le développement de la pensée humaine. La thèse contenue dans cet essai publié avant le déploiement fulgurant de la transmission du langage au travers des supports numériques, esquisse un lien très concret avec une composante essentielle de la grande majorité des sociétés contemporaines : le discours établi à travers le réseau informatique mondial qu'est internet.

Ce dernier constitue tout d'abord un support communicatif grâce auquel le caractère performatif des énoncés contenus dans le langage se trouve diffusé à l'échelle mondiale, et dont les effets sur la réalité tangible peuvent être maximisés. Il est également devenu, à l'heure actuelle, une instance d'expression, de transmission et d'exposition de la pensée véhiculant la formation d'opinions dont les répercussions touchent les sphères politique, économique, sociale et culturelle d'une société donnée, à une échelle plus ou moins importante : nous pouvons citer, à titre d'exemple, les résultantes non négligeables que peut avoir la communication de sondages ou d'estimations, sur Internet, auprès d'un public concerné par l'échéance d'une élection politique.

Nous pouvons, en l'occurrence, affirmer que l'évolution constante des modalités des supports numériques d'écriture, et, plus particulièrement, la diffusion du discourt écrit dont n'importe quel individu peut, au travers de sites consultables sur la Toile bénéficier grâce à un accès à un réseau internet, influe de façon significative sur les processus cognitifs d'êtres humains devant évoluer dans une société de plus en plus complexe. L'élaboration d'une encyclopédie libre, Wikipédia , accessible dans toutes les langues, sans restriction d'ordre spatio-temporel, constitue l'exemple le plus représentatif d'un désir d'exacerbation de l'exposition des idées qui semble prévaloir dans utilisation des supports numériques d'écriture par les actuelles sociétés écrites.

Dans un tel contexte de démocratisation et de transmission poussée à l'extrême du savoir, des idées et de la culture, nous pouvons également nous demander quels peuvent être les enjeux de l'enclenchement récent du développement de l'édition numérique (avec seulement, pour le moment, 50.000 à 70.000 livres numérisés en France), d'un point de vue socio-culturel et économique. Ce phénomène soulève la question de la préservation de l'ensemble des types de supports de l'écriture, lesquels, comme le livre imprimé sur du papier, constituent à eux-seuls les témoignages d'un patrimoine culturel spécifique, ainsi que leur éventuelle complémentarité.

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