Géorgiques, de Virgile

Ce long poème célèbre l'importance de la connaissance des lois de la nature et des techniques agricoles comme moyen d'atteindre le bonheur et la beauté.
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Au Ier siècle avant JC, alors que s'achève pour Rome une longue période de guerre civile, le poète latin Virgile dédie à Licius Cilnius Maecenas (défenseur de la culture et proche collaborateur de l'empereur Auguste, plus connu sous le nom de Mécène) sa seconde oeuvre poétique, Les Géorgiques (du grec "georgos": le paysan). Il s'agit d'une oeuvre didactique en quatre chants rédigés dans le vers solennel de l'épopée, l'hexamètre dactylique.

Une conception du monde et une morale sont attachées à la description des réalités agricoles

Chant I: le travail de la terre

Dans le premier chant, le poète montre que les dieux ont donné aux hommes des signes leur permettant de vivre, de trouver leur subsistance et leur bonheur. Le travail est la condition de l’homme, mais aussi son honneur : « labor omnia vincit improbus », il s’agit d’un travail rusé ! Virgile décrit les différentes terres, explique comment les choisir, les travailler, détaille les travaux agricoles des différentes saisons. Il faut connaître les espèces, les caractéristiques du monde naturel pour éviter la dégénérescence naturelle, et au contraire, mener les espèces vers le progrès, à l’image du rameur qui affronte le courant du fleuve.

Chant II: l’arboriculture et la viticulture

Dans le chant II, Virgile fait de longs développements sur l’arboriculture. Chaque arbre est lié à une terre, selon la loi de la diversité. Les arbres réclament chacun un traitement différent. L’olivier et la vigne font l’objet d’importants développements.

C’est dans ce chant que l’on trouve le fameux « éloge de la vie rurale », passage qu’il faut rapprocher de la philosophie épicurienne. Le bonheur des paysans est lié à la paix, à la prospérité, à l’absence de soucis (ataraxie des Epicuriens), mais aussi à l’inconscience, et c’est en cela qu’il se distingue du bonheur du philosophe. La vie rurale est l’autre voie du bonheur. Elle rappelle l’âge d’or car elle est naturelle, et non fruit d’une conquête de la volonté. La beauté est liée à la nature, et l’on comprend que la poésie des Géorgiques soit aussi une façon d’approcher ce bonheur, et de l’enseigner. On devine qu’un objectif subtil de l’ouvrage est l’éducation aux rythmes simples qui permettent le bonheur, et la beauté. Le poète développe le chapitre de la viticulture, certains passages évoquent de façon significative la beauté visuelle des rangs espacés qui assurent la bonne santé des ceps. On voit se dessiner la thématique de l’ordre opposé à la passion, qui se fait de plus en plus insistante à mesure que l’on avance dans l’ouvrage.

Chant III: l’élevage

Le chant III est consacré à l’élevage. Un des thèmes dominants est celui de la reproduction. L’amour est le principe commun qui régit le monde animal (bête sauvage, bétail, être humain). C’est une pulsion furieuse (« furor ») que l’éleveur doit apprendre à connaître et à utiliser. La violence de la passion est incompatible avec le bonheur agricole, c’est-à-dire virgilien. Beaux développements sur la vache, la cavale, les taureaux… Un passage célèbre relate une épizootie, ou plutôt une grande variété de maladies ayant ravagé toutes les bêtes dans le Norique, région alpine d’Europe centrale.

Chant IV: l’apiculture

Enfin, le chant IV est consacré aux abeilles, « société naturelle » tout à fait merveilleuse, contenant une part d’intelligence divine, sans aucun esprit d’invention, et sans aucune conscience (de même que les « fortunatos agricolas »). Concernant la génération spontanée et non reproductive des abeilles (croyance commune de l’époque), Virgile relate la technique antique de la « bougonie », qui consiste à laisser un corps de veau se décomposer et donner naissance (!!!) à des abeilles. Il enchaîne en donnant la légende associée à l’origine de cette pratique : il s’agit d’un secret révélé à Aristée, le fils d’Apollon et de Cyréné, une nymphe aquatique, par sa mère, à la suite du grand désespoir qu’il ressentit à la perte, par maladie, de toutes ses abeilles. Aristée apprend par Protée la cause de la mort de ses abeilles : il s‘agit d’une punition pour la mort d’Eurydice qu’il avait poursuivie le long d’un fleuve, et dont il avait provoqué la piqûre accidentelle par un serpent venimeux.

Après le récit de cette légende, Virgile conclut rapidement son ouvrage, en faisant un lien avec les Bucoliques (« moi qui ai chanté Tytire… »). La fin du chant IV (et peut-être l’ensemble du chant) est extrêmement troublante, car l’auteur s’éloigne largement de la description des pratiques agricoles. La « bougonie » nous renvoie au lien mystérieux entre la vie et la mort, et à la nécessité d’entendre les messages des dieux (Orphée perd Eurydice car il a brisé le pacte / la loi qui avait été contractée). La métamorphose est également un thème dominant de cette fin de chant IV : production du miel, bougonie, métamorphoses de Protée, mort. La mystique est très présente, et oriente profondément la signification de l’œuvre. Virgile nous met en garde contre la passion, contre la précipitation, nous vante la merveilleuse société des abeilles, et nous renvoie aux mystères de la terre et de la mort.

Commentaire

A noter que l’organisation des quatre chants nous conduit des éléments premiers (ciel, terre, soleil, climat) aux éléments les plus subtils et complexes, et semble nous approcher de la perception mystique du secret de la vie et de la mort. Une question sous-jacente à tout l’ouvrage pourrait être : comment se fait la vie ? Et la réponse semble être par la mort, par le mystère des dieux, par le respect des pactes.

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