La Princesse de Clèves, de Madame de Lafayette

Écrit au XVIIe siècle selon une esthétique classique, ce roman saisissant décrit avec sobriété les ravages de la passion sur une héroine vertueuse.
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Composition classique

La Princesse de Clèves surprend par le contraste entre la violence des sentiments et déchirements qu’il narre, et la sobre élégance de son style mesuré mais précis, qui n’a d’égale que celle des mœurs de la cour d’Henri II où se déroulent les faits. Mais c’est une tragédie que conte Madame de Lafayette de cette façon détachée.

En 250 pages composées de quatre parties parfaitement équilibrées, nous assistons, sans en perdre le moindre détail, à la naissance d’une crise psychologique: une lutte terrible entre la passion et le devoir, son évolution, et enfin la fatale issue de celle-ci.

La première partie présente la société de la fin du règne d’Henri II, au travers d'une série de portraits où sont mises en reliefs les valeurs de l'époque, en particulier la galanterie, et qui s'inspirent de la réalité historique. Mademoiselle de Chartres, la future Princesse de Clèves, reçoit une éducation qui détonne avec la légèreté de son siècle. Elle épouse Monsieur de Clèves, et conçoit tout de suite après une passion partagée pour le Duc de Nemours.

La deuxième partie raconte la progression de cette passion chez la princesse, qui la conduit à l'avouer à son mari afin de s'en protéger davantage et de ne pas y succomber. Dans la troisième partie, Monsieur de Clèves découvre qui est son rival, et le trio se trouve pris dans le noeud des soupçons, du remords et de troubles en tous genres, redoublés par une série de quiproquos.

Dans la dernIère partie le Prince de Clèves meurt de chagrin, rongé de jalousie. La princesse se retire, refuse d’épouser Nemours et meurt en quelques mois.

Portée saisissante

Jamais le narrateur omniscient ne se départit de la distance respectueuse avec laquelle il relate, sans les commenter, les étapes de la triste aventure de la Princesse de Clèves. L’impression produite est puissante : en dépit des mots, des expressions élogieuses, la Princesse nous apparaît comme l’aveugle victime d’une conception de la vie qui frise l’aberration.

Car en s’interdisant de céder à sa passion, d’abord parce qu’elle est « criminelle », puis parce qu’elle la considère comme le plus sûr moyen d’être malheureuse, elle se condamne à mener une vie exemplaire mais terriblement triste. L’histoire est tissue de mille circonstances malignes où le malentendu et les quiproquos alimentent et renouvellent le tragique.

Analyse psychologique

La Princesse est entière, sincère, vertueuse. C’est pour toutes ces raisons qu’elle se perd. À mesure que sa passion grandit, le refus de celle-ci s'accroit également, de telle sorte que nous assistons à un double crescendo de la maitrise de soi et de l'abandon.

En effet, elle commence par accepter de se marier à un homme qui l’adore alors qu’elle n’a pour lui que de l’amitié. Ce déséquilibre engendre d’emblée et inévitablement la souffrance de son mari. Ensuite, elle avoue à son mari qu’elle en aime un autre, sans lui donner le nom de son « amant », ce qui rend le mari à la fois fou de jalousie et incapable de lui en vouloir. Cet aveu libérateur précipite le drame en menant le mari au bord du délire.De telles analyses rappellent les thèmes développés par le courant précieux, auquel se Madame de Lafayette s'est beaucoup intéressée.

Réflexion morale

Les circonstances les plus invraisemblables sont celles qui reposent sur des vérités (par exemple : la Princesse accuse son mari d’avoir parlé de son aveu à quelqu’un car le bruit s’en est répandu, et elle ne peut deviner qu’une tierce personne avait écouté l’aveu qu’elle avait fait à son mari dans l’intimité, et pourtant c’est un fait, son « amant », le duc de Nemours, a ébruité l’histoire, circonstance impossible à deviner tant elle est invraisemblable !).

La sincérité et la transparence (y compris celle montrée par Madame de Chartres dans l’éducation de la future Princesse de Clèves) conduisent immanquablement à de tragiques malentendus, à de tragiques souffrances. Le mensonge et la tromperie auraient moins fait souffrir les époux que ne l’a fait leur sincérité : discrètement mais certainement, toute l'oeuvre semble argumenter dans ce sens. C'est sans doute une des raisons pour lesquelles ce roman de la passion déchaina, de sa publication anonyme en 1678 à nos jours, tant de passion chez ses lecteurs.

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