Le Cul de Judas, d'António Lobo Antunes

Ecrit en 79, ce récit décousu et désemparé de souvenirs d'enfance et de guerre porte sur la société portugaise de son époque un regard brutal et impitoyable

Le narrateur relate précisément son séjour en Angola en tant que médecin militaire: il décrit les villes, la population locale, la nature, le climat, les colons portugais, l’administration et la police secrète portugaise. Le récit, où la voix du narrateur se mêle à celle de multiples personnages, rebondit de souvenir en souvenir, et souvent d’un lieu à un autre.

Des épisodes se détachent pourtant par leur caractère dramatique ou effroyable: celui où le narrateur est blessé; des Angolais creusant eux-mêmes la fosse où ils vont être fusillés; le corps d’un officier conservé un jour entier dans le cabinet du médecin; des scènes d’amours ou d’actes sexuels plus ou moins sordides. De fait, les fonctions qu’il exerçait ont amené le narrateur à côtoyer toutes sortes de blessures et de maladies horribles.

Il exprime le dégoût qui progressivement s’empare de lui, et le conduit à consommer beaucoup de whisky avec les officiers, aussi bien durant la guerre qu’après celle-ci. On songe à Céline et à son Voyage au Bout de la Nuit. L’alcool devient peu à peu vital, et on trouve tout au long du récit des considérations sur sa consommation, ainsi que sur l'isolement et le sentiment d’abandon de tous qui caractérise le narrateur depuis son enfance, et s’accentue après son expérience de la guerre.

Perte de repères

La problématique angolaise rejoint progressivement celle de la solitude existentielle ressentie au sein d’une société étriquée, le Portugal des années 70, dans laquelle le narrateur ne se reconnaît pas. Il dénonce l’absence de sentiments, l’hypocrisie de toutes les relations humaines, et la facticité des personnes. Tout semble emprunté, copié, faux. Nulle sincérité, aucune émotion à découvert.

Le moment du retour à Lisbonne est évoqué à plusieurs reprises, avec insistance: douleur d'être incompris par d'anciens proches, d'anciens familiers, et par tous ses concitoyens; impression d’une négation pure et simple des désastres humains liés à la guerre d’Angola. Descriptions de Lisbonne : dure, terne, misérable, triste, sordide.

L’obsession du miroir s’installe. L’homme ne se connaît plus, ne veut plus se reconnaître, ni voir sur son visage l’empreinte des souffrances qu’il a vécues. Il souffre, mais sent que s’accepter est la seule issue à sa souffrance.

Il a souvent l’impression d’occuper l’appartement d’un autre homme, de ne pas être dans ses meubles. Une lutte contre la lumière du jour et contre toute espèce de lucidité l'accapare, outre la lutte contre le miroir, et c'est une volonté perpétuelle de prolonger la nuit, et l’ivresse.

Confession

Tel une confession, ce récit est adressé par le narrateur à une femme de son âge, une presque inconnue qui partage et accompagne sa solitude. S’y mêlent des souvenirs d’enfance lisboète, dans un milieu petit-bourgeois (mesquin, sans vie, ni joie, ni passion) et des évocations de la guerre d’Angola, marquées par la déprime des officiers au contact de la mort, de la torture, d’une terre et d’un peuple à la fois déroutant et attachant.

Au fur et à mesure que le récit avance, la relation entre le narrateur et la femme à qui il s’adresse se précise. L’homme a besoin de cette auditrice, de l'émotion (truquée) qu’il ressent en lui faisant l’amour, en cultivant le souvenir d'une épouse aimée, qu'il trahit avec la nette conscience de son indignité. L'inconnue se prête au jeu, et peu à peu sa personne gagne de l’épaisseur humaine aux yeux du lecteur.

Ainsi, de temps à autre, on revient au récit cadre, on prend connaissance de la situation d’énonciation du narrateur. Après avoir invité sa confidente et maîtresse dans un bar, celle-ci l’accompagne chez lui, ce qui nous vaut une description de l’étrangeté profonde de celui-ci.

Le nom de la femme est prononcé au chapitre S (ce nom est justement Sofia). Les scènes de rapprochement intime entre les amants frôlent le sordide, mais y échappent de justesse. Les confidences d’Angola se font plus chaleureuses, et au moment (peu glorieux) de la séparation, le narrateur avoue son attachement à la femme. Un sentiment serait donc encore capable de vivre en lui…

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