Les Années douces, de Hiromi Kawakami

Ancré dans le Japon contemporain, ce roman poétique évoque la force et la beauté d'un amour improbable entre deux personnages discrets et attachants.

Âgée d'une trentaine d'années, employée de bureau, la narratrice n'est ni particulièrement jolie, ni particulièrement brillante ou cultivée. Avant sa rencontre avec celui qu'elle nomme le maître, elle menait une vie banale de célibataire libre, franche, sans scrupule ni manières, déjeunant dehors et fréquentant régulièrement un troquet en sortant de son travail.

Plus original est le personnage du maître, homme d'apparence classique et formelle, professeur de japonais à la retraite, amateur de baseball et de jeux d'argent, endurant à l'alcool, galant, sensible, parlant avec la même aisance de sushis, de cueillette des champignons ou de haikai...

Ils se rencontrent dans le troquet dont ils sont tous deux habitués. Le maître a été jadis professeur de Tsukiko. Il la reconnaît immédiatement et se souvient de son nom.

Alors que la culture et le tempérament semblent éloigner complètement ces deux êtres appartenant à des âges de la vie bien différents, ils découvrent avec émerveillement leurs goûts communs, se comprennent sans dialogue, en buvant du saké accompagné de plats extrêmement variés, et se rencontrent par hasard, sans s’être donné rendez-vous.

L'insolite et l'incongru, dans la banalité du quotidien

Le maître, qui réunit en lui des aspects et des penchants plutôt contraires participe lui-même de cette incongruité. Il saute sans hésiter du coq à l'âne, et son aisance à unir le matériel et le spirituel est d'emblée un élément à la fois séduisant et poétique.

Il aime aller au marché, s'intéresse aux objets utilitaires, observe les passants, la nature et les animaux. Avec lui rien ne semble impossible, pas même d'embarquer Tsukiko dans la voiture du patron du troquet, au péril de leur vie, pour une folle expédition en montagne, bien arrosée de saké...

Comme lui, Tsukiko donne toute leur importance aux choses, aux objets, à l’observation de la vie qui passe.

Surprise de l'amour

La relation qui unit Tsukiko et le maître échappe aux schémas classiques. Les choses vont à la fois très vite et très lentement. Très vite ils deviennent inséparables, mais il leur faudra lontemps pour comprendre combien il leur est doux de se connaître, et que ce qui les lie est bien un sentiment amoureux.

Dans les premiers temps, Tsukiko observe le maître et tente de s’expliquer la fascination profonde qu’exerce sur elle l'ensemble de sa personne. Le regard qu'elle pose sur lui est le prolongement de celui qu’elle pose sur le monde. Devant un homme aussi surprenant et énigmatique, elle ressent une admiration perpétuelle.

Ils s'entendent sur tout, et lorsque ce n'est pas le cas, ont des avis si radicalement opposés qu'ils témoignent d'un même enthousiasme. Le jour du nouvel an, errant tristement dans les rues, Tsukiko comprend que seul le maître peut la consoler, et le rencontre juste à ce moment par hasard.

Toute la force de cet amour se reflète dans la facilité avec laquelle la jeune femme suit inconditionnellement le maître, sans hésitation, dans toutes les entreprises incongrues qu’il lui propose ; avec laquelle aussi elle partage avec lui le quotidien le plus banal d’un repas silencieux, jusqu’aux promenades en solitaire où l’on fredonne une vague chanson d’enfance pour dissiper sa mélancolie.

Pudeur et mystère

La thématique amoureuse est amenée doucement, avec adresse et subtilité. Après des chapitres entiers de relation ni amicale ni amoureuse, mais pour ainsi dire casuelle, le lecteur est aussi surpris que la narratrice quand elle comprend qu’elle est amoureuse. En effet, le récit commence tardivement à évoquer la vie amoureuse passée du maître, et de Tsukiko, puis le pouvoir de séduction que l'un et l'autre exercent sur d’autres; enfin l’image de couple qu’ils donnent au regard des autres. Tout ceci avant d’aborder la question de leur relation amoureuse.

Cela commence par l'allusion du maître à son passé d'homme marié. Puis, c'est la négation par Tsukiko de la possibilité de cet amour. Elle cesse de le voir, jusqu'à ce que le hasard le lui fasse rencontrer de nouveau. Le lien reprend: ils se comprennent à demi-mot comme s’ils s’étaient connus dans une vie antérieure.

Le maître propose alors un court voyage sur une île. Le premier jour Tsukiko se sent trahie car le maître se rend sur la tombe de sa femme, en lui infligeant une excursion fatigante. La nuit, il l’encourage à lui rendre visite dans sa chambre et Tsukiko s’y rend à deux reprises. Elle en vient à dormir près de lui.

Après cette expédition, c'est un rêve qui les unira de nouveau. Tsukiko tente encore de résister à la volonté de le voir, et c'est finalement l'inquiétude qui la fait se précipiter chez lui un soir d'orage.

Le lendemain, le maître lui donne un rendez-vous, et c'est l'enchantement de sa éclaration d’amour, le bonheur. La relation amoureuse avouée, union intime et ardente des corps dure peu de temps, puisque le maître, déjà âgé, s'éteint peu de temps après. Mais Tsukiko garde sa serviette de cuir, qui perpétue poétiquement sa présence.

Ambiances, effluves et saveurs

La lune, les objets, la saveur subtiles des plats raffinés qu'ils dégustent et des alcools qu'ils absorbent, le troquet enfumé, les bruits de la télévision ou ceux des insectes rythment les rencontres urbaines. Mais le cadre de l'histoire est aussi le ciel étoilé, le climat glacial ou orageux, les animaux, les fleurs, le soleil perçant entre les branches de cerisier... Route, forêts, chemins, île, plage, montagne et parc sont autant de lieux qui jouent un grand rôle symbolique dans le roman.

Dans ce livre couronné par le grand prix Tanizaki et adapté en manga par Jirô Taniguchi, la romancière, née à Tokyo en 1958, nous offre une source d’enchantement, de rire, et d'émotions.

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