Les Intermittences de la Mort, de José Saramago

Jetant les hommes dans le trouble par une inacceptable surprise, le personnage capricieux de la mort se laisse finalement désarmer par une force supérieure.

I - L'impensable, l'inadmissible...

Dans un pays imaginaire qui ressemble fort au Portugal, se déclenche une curieuse crise, lorsqu’un 31 décembre la mort (personnifiée mais sans majuscule) cesse de frapper… Les êtres humains ne meurent plus, et ceux dont l’heure était sur le point de sonner demeurent dans un état intermédiaire entre la vie et la mort.

Cynisme et hypocrisie

Les problèmes infinis que ce phénomène soulève sont l’occasion d’une critique acerbe de la société, de son organisation politique, religieuse et économique. Il est clair que la mort faisait le bonheur de bien des gens, qu'elle était source de maint profit inavouable!

II - Le retour...

Or un beau jour, la mort envoie un courrier au directeur de la première chaîne de télévision pour annoncer qu’elle reprendra ses activités le soir même. Est-ce à dire qu'elle revient sauver l'humanité?...

À partir de cet instant, elle inaugure une nouvelle technique, qu’elle croit plus douce mais qui se révèle bien plus cruelle que l’ancienne, car elle met à jour les noirceurs de l’être humain: elle enverra désormais des avis anticipés de décès aux futurs défunts, exactement une semaine avant la date fatidique de leur fin.

Ambitions et fragilités

Le narrateur s’attarde à décrire les conséquences sur les hommes de ce nouveau bouleversement, et nous présente également dans son intimité le personnage de la mort (en minuscule) : sa solitude, son orgueil, son pouvoir et les limites de celui-ci. A bien des égards elle s’apparente à un écrivain, peut-être à l’auteur de ce livre…

III - L'inouï, l'extraordinaire...

Et puis un jour, survient un événement encore plus inattendu: l’une des lettres de la mort se trouve systématiquement renvoyée à son expéditrice. C’est qu’un violoncelliste de 49 ans oppose à celle-ci une farouche et inexplicable résistance.

La voici donc obligée de lui rendre visite, d’abord sous forme invisible, puis sous l’aspect d’une femme. Ayant passé une semaine à approcher l’homme pour lui remettre la lettre en mains propres, elle finit, séduite, par renoncer à sa mission!

Ce qui fait réapparaître le phénomène de cessation de mort déjà relaté au début du roman…

La fable

Ainsi, la boucle est bouclée, et il ne reste qu’à en interpréter le sens. Si la mort semble, telle un dieu vengeur, mettre les hommes à l'épreuve pour ensuite les sauver, ne serait-ce pas plutôt elle qui est sauvée par celui qui résiste à son pouvoir surhumain?

Amour et beauté plus forts que la mort ? Supériorité de la fantaisie sur l’ennui et l’orgueil ? De fait, il n’est pas jusqu’à la mort qui ne renonce au devoir, à la rigueur et à la routine pour connaître, qui sait, le bonheur…

Et la vie?

Cette « mort » est proche de l’auteur: joueuse, manipulatrice, elle soumet les habitants du pays concerné à des expériences qui lui permettent de dévoiler toutes leurs contradictions. Notons également qu’elle n’est pas maîtresse d’elle-même, mais qu’une force supérieure (destin? alchimie? art? beauté?) la domine. Et surtout, qu’elle ne commence à exister qu’à l’instant où elle se met à écouter les élans secrets de son cœur.

Et si tout cela n’était qu’une façon de rendre hommage à la vie? Vivre, aimer serait le meilleur moyen de vaincre la mort...

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