« Comme un interdit », de Christophe

Une chanson d'amour palpitante et épurée

Pour écouter Christophe, il faut un certain penchant romantique. Les nuits sont favorables. Les mauvaises langues diront qu’il faut surtout de l’indulgence. Les fervents défenseurs du chanteur, eux, soutiennent leur attirance à coups de références plus indiscutablement reconnues. Ils soulignent par exemple les passerelles entre Christophe et Bashung.

Mais revenons-en aux chansons, et prenons, parmi tant d'autres, un exemple particulier. Qu'est-ce qui sait si bien affecter dans "Comme un interdit"? Disons que Christophe semble à la fois négocier avec la retenue, et toucher une question qui lui est éminemment sensible.

Dépouillement

La voix est ciselée. Sobre, bien que l’homme boive volontiers. Singulière, elle court le risque d’être désagréable à certaines oreilles. Elle cherche surtout l’émotion, la nudité de la voix, l’honnêteté du geste. Puisant sa force derrière ses lunettes noires, elle ne nous est donnée que mesurée, condensée et pesée. Il y a là une économie, au sens fort du terme : une méthode pour gérer la circulation des énergies. Méthode qui préfère, si l’on veut, la qualité à la quantité, mais qui surtout négocie avec la profondeur de ce qu’il y a à donner. Trouver des voies, plutôt que lancer loin. Cibler l’oreille, plutôt que crier au visage.

Suspens

Le suspens s’immisce dès le titre. « Comme un interdit », autrement dit la confrontation entre Christophe et ce qui est, pour lui, une sorte d’interdit. La femme unique, la femme qui peut conduire à renoncer à toutes les autres femmes. L’interdit, c’est d’arrêter la vie volage pour une sensation de stase : « J’ai le sentiment / D’avoir trouvé ». Dans la chanson, à ce moment précis, Christophe a la voix nouée. Il sait très exactement interpréter ce moment si important. L’interdit, c’est l’accident dans la vie d’accidenté. Ici, paradoxalement, il s’agit du choix de l’engagement (réactionnaire ?) dans un corps sans cesse révolutionnaire. Le coureur se rangerait-il ? La question, sans réponse, est posée en musique.

Le souffle coupé de Christophe ne promet rien pour demain. Il ne fait qu’annoncer un sentiment. Le chercheur d’or se satisfait-il de trouver de l’or, et prend-il aussitôt sa retraite ? On en doute. Toute l’émotion de la chanson tient dans ce doute. Elle incarne musicalement le moment où tout se décide, un des moments cruciaux où la vie présente une alternative. Tout se suspend, le doute interrompt la mélodie. Et pourtant, quelque chose continue, la chanson continue, pousse plus forte que le dilemme qui se joue. Et continue la petite musique volage de Christophe.

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