Desplechin : « La vie des morts » VS « Un conte de Noël »

Desplechin prétend avoir réalisé, avec "Un conte de Noël", une version améliorée de son tout premier film. Et si on en doutait ?

« La vie des morts » : avènement de l’audace.

Quelques années seulement après avoir validé son diplôme de la Fémis, prestigieuse école de cinéma, Arnaud Desplechin réalisait ce qu’on appelait encore un moyen-métrage (entre 30 et 60 mn). Dans « La vie des morts », il filmait la lourde ambiance d’une famille sous la menace du suicide. En quasi huis clos, dans une maison sombre, Desplechin dessinait tous les évitements et tous les signes de malaise, les sursauts violents et les mots retenus. Scènes crues, acteurs aux traits inoubliables, encore voilés parce qu'anonymes: le film fait, encore aujourd’hui, forte impression. Il traduit un air maussade, terne, malsain, que Desplechin a depuis, sinon ravalé, du moins estompé.

90’s : événements.

Dans le courant des années 90, Desplechin tourne quelques autres films majeurs. On retiendra entre autres « La sentinelle », et sa tête coupée qui révèle, dans le film autant que dans le paysage cinématographique français, d’insoupçonnables puissances fantastiques. Autre exemple: « Comment je me suis disputé... (Ma vie sexuelle)». Ce film semble, de par son sujet, peu aimable : les aventures sentimentales de profs ex-normaliens. Et pourtant, Desplechin y retrouve les forces inouïes à l’œuvre dans « La vie des morts ». Il filme avec ce même œil cru, et obtient de ses acteurs (déjà un peu plus connus) de splendides et douloureux dialogues. Qui découvre ces films dans les années 2010 croit y lire l’augure du génie.

2000’s : le temps des stars.

Après ces exemples des qualités avérées du cinéaste, il est temps d’avouer notre déception. Les deniers films de Desplechin font l’unanimité auprès de la critique, mais risquons-nous à les contredire sans nier l’admiration profonde que nous continuons de porter à ses précédents films.

Prenons surtout l’exemple d’ « Un conte de Noël », que Desplechin, englouti sous les éloges, a avoué avoir pensé comme une version améliorée et approfondie de son tout premier film. Aux chandails fades, le succès du cinéaste a cru bon de devoir substituer les robes luxueuses. Aux cous et décolletés nus et pâles succèdent les bijoux ultra haut de gamme (prêtés par de grandes maisons, comme nous le précise le générique). Au visage entêtant et angelot-diabolique d’Emmanuel Salinger, succède le charme tendre de Melvil Poupaud. Marianne Denicourt ou Emmanuelle Devos suscitaient des séquences frappantes, désormais Devos a la générosité constante mais aussi écrasante que celle de Deneuve. Nous qui étions touchés au cœur par chaque individu étouffé de la famille, nous risquons de n’être plus que divertis par ce réseau de stars jouant des rôles qui s’écrasent les uns les autres.

Contre l'unanimité

Nous ne lui reprochons pas d’avoir fait un film différent de « La vie des morts ». C’est même une qualité indiscutable de son film : Desplechin a conscience que la multiplication d’acteurs et actrices célèbres dans son film doit transformer en profondeur l’histoire. En revanche, nous pouvons nous attrister de ce que la froideur des personnages d’ « Un conte de Noël » soit si infaillible. Dans « La vie des morts », tous cohabitaient parce que tous se retenaient. L’atmosphère dérangeait. Le lieu étroit servait le cinéma, relayait l’étouffement. Il s’inscrivait dans le sillage de Pialat, et annonçait le « Festen » de Vinterberg. La famille était une chape terrible.

Dans « Un conte de Noël », le huis clos sonne absurde. La haine se déclare tellement, les blessures s’avouent sous une forme si laconique, qu’on ne comprend pas pourquoi ces êtres se forcent à cohabiter, même pour le temps des fêtes. Les personnages et les histoires n’émeuvent qu'à cause de leur détachement de façade et de leur attachement profond. Aucun n’a le courage de se moquer complètement des autres. Tous s’obligent inexplicablement à faire partie de l’aventure du film, film qui semble si faussement fait pour nous faire sourire. Film si faussement triste – nous sommes tristes d'être forcés à être nostalgiques.

Ce n’est certainement pas à cause de l’argent que Desplechin s’est moins risqué que dans ses premiers films. Bien plutôt, c’est à cause de son amour pour le cinéma. Un amour de gosse éternellement émerveillé, ébloui par son rêve réalisé.

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