"Didier", de et avec Alain Chabat : le monde monologue?

Dans la comédie d'Alain Chabat, l'animal paraît homme, mais l'homme tend vers l'animal.
9

Ne le nions pas : « Didier » passe plutôt pour un film mineur. Au mieux, il est considéré comme un excellent divertissement. Difficile pourtant de ne pas reconnaître le talent de Chabat, celui de Bacri, la subtilité des gags, et l’audace du principe.

Pour ceux qui ne le sauraient pas encore, « Didier » raconte les conséquences de la transformation du corps animal de Didier en un corps humain. En effet, Didier ne devient pas homme : il en prend l’apparence. Et l’une des prouesses du film consiste, non seulement à rendre cette expérience crédible, mais surtout à montrer comment, dans la société, l’apparence humaine suffit.

Didier joueur

On peut songer à Dexter qui, essentiellement insensible, apprend de loin les bonnes manières et joue à l’être humain, joue de jour une normalité dont nous sommes incapables. Didier sait lui aussi tenir sa langue mieux que personne. Il est le corps muet et neutre, indifférent aux discussions, répondant à l’instinct par l’instinct, se contentant de mimer le visage qui lui fait face. Chabat filme, autour de Didier, un monde presque unanimement dupe de cette passivité.

L’invisible

Didier est, après tout, la version masculine de la poupée gonflable, presque aussi malléable et aussi fidèle, quoique moins encombrant parce que vivant, marchant, jouant au foot… Nul n’est besoin de le cacher ou de le ranger, puisqu’il est invisible. Pourquoi les hommes seraient-ils les seuls à rêver d’une poupée-peluche disponible et silencieuse, soumise et se contentant d’acquiescer à leurs côtés ? Dans « Didier », un personnage féminin, Maria, se satisfait étrangement de la gentillesse de l’homme-chien. Maria dit avoir besoin de quelqu’un qui l’écoute : Didier fera très bien l’affaire. Ses mimiques passeront pour des plaisanteries, son regard tendre suffira comme illusion de dialogue. Parole, gestes : quoi qu’on lui envoie, Didier renvoie. Avec son air humain, mais chien malgré tout, il rapporte toutes les balles.

La gentillesse

Dans « Didier », la gentillesse ressemble donc à l’absence. La qualité suprême consiste à savoir tout supporter de l’autre, exécuter et obéir. Parce que Didier supporte, on l’adore. Il est le plus fidèle, mais exclu du monde. On l’appelle pour lui parler, et le repousse aussitôt. Il est l’inatteignable étranger. Il incarne l’idéal pour la femme désolée, mais c’est un animal. Il est la solution aux problèmes, mais son existence est éphémère. Il est drôle et sympathique, mais qui l’aime ?

Didier devient rapidement l’emblème étonnant de l’Autre, du Compagnon avec un grand C : dos courbé, générosité, attention... On frôle l’art des relations, à ceci près que Didier n’a aucun mérite. Il est gentil sans le vouloir, l’autre prend cette gentillesse pour lui, mais lui ne choisit pas et donne à n’importe qui : alors la gentillesse, tellement désintéressée, tellement spontanée, et presqe idiote, attriste.

Quelle différence ?

Pour reconquérir Maria, Jean-Pierre doit devenir un peu Didier, jouer au chien. Mais le film détaille toute la différence entre le fait d’être un chien avec l’apparence d’un homme, et être un homme jouant au chien. La différence, c’est le jeu, la simulation, le consentement. Devenir, c’est jongler entre ce qui est donné et ce qu’on pourrait être. Au lieu de s’amuser d’un état de fait, Jean-Pierre ruse, désire, cherche des méthodes. Pendant que l’animal ne réalise rien, l’humain s’agenouille dans toute sa lucidité.

Autour de Didier, génial selon nous et inconscient, les détestables humains agissent un peu plus conscients, tendent comme ils peuvent vers certains idéaux ou certains intérêts, et mettent en place d’incroyables stratégies pour obtenir ce qu’ils veulent. Didier, lui, gratte, donne et cherche à l’instinct. Et il reste un de ces événements où la vie folle, tout à coup, ne sait plus ce qu’elle fait.

Sur le même sujet