Eminem, adulé maudit.

Ses chansons traduisent un souci constant de l'influence que peuvent exercer ces chansons.

Ce fut l’album du succès culminant. Album post 11 septembre, on y lisait la rage contre le gouvernement américain. Mais surtout, on y entendait (on y entend encore) la souffrance d’un chanteur en même temps adulé et maudit. Déversant des flots trop retenus de mauvaise conscience, il était alors désigné comme responsable de la perversion des jeunes esprits. Il était le bouc-émissaire, le coupable idéal.

« The Eminem Show »

Un peu plus tard, Gus Van Sant s’inspire de la tuerie de Colombine pour réaliser « Elephant ». Il choisit deux adolescents pour jouer les coupables du carnage. L’un d’eux n’est pas sans évoquer Eminem. Visage, silhouette, démarche : la ressemblance est troublante. Dans les années 2000, Eminem reste comme la version la plus sombre du « bad boy » : un garçon à exclure complètement de la société qui se sent menacée.

Les dégâts

Mais si « The Eminem Show » est si troublant, c’est qu’il évoque frontalement la question des dégâts que la musique cause. Se sachant emblème d’une génération violentée et violente, Eminem lacère des discours douloureux où il interroge sa position d’autorité :

« So many lives I touch, so much anger aimed in no particular direction, just sprays and sprays/

Straight through your radio waves it plays and plays, till it stays stuck in your head for days and days

Who woulda thought, standing in this mirror bleaching my hair, with some peroxide, reachin for a tee-shirt to wear/

That I would catapult to the forefront of rap like this? How could I predict my words would have an impact like this/

I must’ve struck a chord, with somebody up in the office, cuz Congress keeps telling me I ain’t causin nuthin but problems”

(White America)

"Tant de vies que je touche, tant de colère sans direction particulière, juste envoyée et dispersée

Directement par vos ondes de radio, ça joue et ça joue, jusqu’à ce que ça reste collé dans votre tête pour des jours et des jours

Qui aurait pensé, debout dans ce miroir, décolorant mes cheveux avec de l’eau oxygénée, essayant d’attraper un tee-shirt à porter,

Que je serais catapulté comme ça sur le devant de la scène rap? Comment pouvais-je prévoir que mes mots auraient un tel impact ?

J’ai dû toucher la corde sensible, un détail fatal au gouvernement, parce que le Congrès continue de me dire que je ne cause rien que des problèmes"

“And it’s absurd how people hang on every word” (Till I collapse)

Peur d’être pris au mot, d’être suivi malgré lui, d’être obéi à la lettre alors qu’il ne voulait qu’exprimer sa rage… Eminem est victime de son succès, interdit d’ironie, pris au sérieux dans chacune de ses attaques ludiques. L’Amérique lui pardonne difficilement d’avoir joué avec l’image de Ben Laden.

« Recovery »

La sortie de son nouvel album en juin 2010 sonne, après coup, un peu triste. La « guérison » annoncée ne va pas sans amertume. Eminem a tenu trop de propos acides au mauvais moment. Maintenant, il n’évoque plus son album qu’aux côté d’un agent destiné à rappeler à l’ordre les audaces éventuellement naissantes. On a maté Eminem, on l’a dompté. Et lui-même, en forçant la sauvagerie à se calmer, s’est arraché à l’enfer de la drogue. Mais son visage reste tendu, et même plus nerveux que jamais. Et ses chansons cognent encore.

Même si Ben Laden est mort, et même si Eminem est devenu l’ami d’Elton John, la responsabilité demeure lourde. Elle continue de déchirer celui qu’on croit heureux parce que célèbre. La mémoire du public est devenue chose la plus lourde pour Eminem. Et pourtant, elle est aussi la condition de sa brûlante subversion.

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