La High Line, promenade suspendue dans New York City

Cette voie ferrée d'abord désaffectée, aujourd'hui réinventée, est une des expériences séduisantes de la ville.

Elle est encore en construction. Seule une portion est ouverte au public. D’où l’intérêt de la visiter aujourd’hui : on assiste à son élaboration. On est arrêtés en pleine soif par une sorte de « to be continued » insolent. On voit le travail de l’œuvre. On voit l’art en chantier.

Installation et promenade

La High Line fait penser à une immense installation. Si le MoMA (Museum of Modern Art), enclot l’art moderne dans un musée, la High Line s’offre comme une œuvre à ciel ouvert. On y accède librement par l’un des escaliers métalliques qui servent de contact entre la voie et la rue. En effet, la voie n’est pas à même le sol, mais surplombe de plusieurs mètres le reste de la circulation. Vous vous promenez en tension entre le sol et le ciel, un peu détachés du flot continu de la ville. Les buildings vous impressionnent encore mais vous font un peu moins d’ombre, et vous entrevoyez l’Hudson River. Vous longez les toits de certains entrepôts – certains désaffectés, d’autres déjà réhabilités.

Et étrangement, votre vue est encombrée d’herbes. Non, vous ne rêvez pas.

Mise en scène

Tout est agencé pour que le cadre semble à la fois « conservé en l’état » et « idéalement prévu pour le milieu contemporain ». Autrement dit, la High Line est une mise en scène Tout d’abord, cette longue promenade surplombe les routes comme si elle était une scène, coupée d’elles. Mais surtout, elle réinvente le lieu abandonné, jongle entre l’emploi du passé et l’emploi actuel.

Elle ne nie rien des traces de l’abandon. On sait qu’une voie désaffectée est rapidement investie par les herbes folles, encombrée de restes de wagons, rouillée, s’interrompant ici, reprenant là… La High Line ne gomme pas ces détails. Au contraire, elle joue avec eux. Elle les réagence : les rails s’enfoncent de temps à autre dans des pavés de béton lisse, manifestement contemporains ; les arbres semblent avoir surgis où ils voulaient. Les herbes montent, gagnent du terrain, dissimulent certaines parties des structures métalliques. Elles s’arrêtent juste où il faut pour que l’on puisse passer, le jardiner respecte sans doute scrupuleusement les consignes de coupe.

Des planches de bois assemblées, montées sur des roues, glissent sur les rails et font office de bains de soleil. On en trouve plusieurs le long de la voie, et tous rappellent que ces rails fixes servaient à supporter le mouvement.

Chaque élément jongle donc avec les origines du lieu, autant qu’avec le passage du temps. Chaque détail ré-affecte le désaffecté.

Hors la ville ? Sur la ville ? Dans la ville ?

Où est-on ? Dans l’est de Manhattan. Sort-on des flux de la ville, nous excluons-nous pour autant de son mouvement et de son énergie fabuleuse ? Non, car juste au-dessous, la circulation vous chatouille. Le bruit vous traque. Autour de vous la ville grouille. La High Line crée des parenthèses (brins de cercle, ouvertes) plutôt qu’un cercle exclu du reste. Vous ne planez qu’un peu. La voie traverse des quartiers qu’on dit « en mutation », assiste aux constructions et aux destructions, sur fond de gigantisme.

Elle traverse aussi, bien sûr, quelques unes des immenses constructions. L’une de ces traversées accueille même une installation sonore (décidément, l’art est de la partie). On peut écouter une longue liste des sons typiques de la ville. Ces sons, diffusés en boucle, prennent toute leur ampleur dans le court tunnel favorable aux échos. C’est tout New-York qui, comme un corps organique, tinte autour de vous, mais sous une forme modifiée, condensée, transmutée par l’art. En sortant du tunnel, nous n’entendons que mieux les sons qui circulent au-dessus, au-dessous et aux côtés de la High Line.

Le chemin

Du sol, New-York est si frappante qu’on avance en baissant les yeux. Et on cherche sans cesse un point à partir duquel médiatiser sa perception : pont de Brooklyn, jetée de l’Hudson, ferry de Staten Island... Les sommets de l’Empire State Building et autre Rockfeller Center dominent la ville qui paraît soudain loin derrière l’écran de la hauteur suprême.

Mais depuis la High Line, l’expérience demeure terrestre. Surtout, elle constitue un trajet plutôt qu’un point fixe. Elle ne permet pas de cerner la ville depuis un point de vue retiré, elle n’offre aucun angle définitif, mais nous aide à rencontrer la sublime cité. C’est un peu comme si cette voie, plus haute que nous mais à notre échelle, nous portait sur ses épaules. Lorsqu’elle s’interrompt et nous laisse devant les grilles, à attendre capricieusement la suite de l’aventure, nous agitons frénétiquement les jambes. Nous voici impatients de descendre, de mettre pied à terre.

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