La maladie secrète

Et si le cancer témoignait de la tendance globale de la vie à échapper à la mainmise de l'homme ?

L’homme croit qu’à chaque jour qui naît il maîtrise un peu mieux la Nature. Mais la Nature, pourtant, semble jouer avec l’homme. Où il avance elle se recule. S’il lui serre le poignet elle fait pousser un autre bras. Lorsqu’il connaît un territoire elle en invente un autre. Lorsqu’il apprend, elle trouve de quoi le perdre. Où il range, elle nivelle par le chaos. Où il saisit, elle défait.

Elle refuse qu’on choisisse pour elle, et il se pourrait bien que le cancer soit l’un des multiples symptômes de son orgueil. Nous ne voulons pas dire par là que cette maladie relève d’une quelconque justice (ni d’en haut, ni d’en bas). Au contraire, c’est un signe sans clef, ne signifiant rien d’autre que sa propre énigme. Non, pas son énigme : plutôt son mystère , car une énigme a une solution. Un mystère n’a pas de solution. Le cancer est agaçant parce que familier pour la vie, et mystérieux pour l’homme. Parce que son déclenchement est inexplicable. Parce qu’il n’a pas d’autre déploiement qu’absurde.

Enfoui

Plus on cherche, plus la vie enfouit profondément ses secrets. A l’heure des épidémies, les maladies étaient visibles, très tôt visibles. Aujourd’hui, on brise un élément important dans le système de la maladie : l’apparition du symptôme. On se sait malade avant de se voir ou de se sentir malade. On prédit, on voit venir, on envisage. On ne laisse plus la mort faire le travail : on guérit. Le corps est le territoire des affrontements. Nous contre elle.

Puisqu’il faut aimer la vie, on ne se suicide plus en sautant ou par balles. Alors, la vie nous invente un autre suicide. Terrifiant, parce qu’il s’accomplit sans raison. La décision est affreuse, et qu’il n’y a plus qu’à se battre ou à consentir.

Le confort aurait-il rendu la vie a priori moins difficile, et donc moins désirable ? Manquerait-on de rage, pour que la vie distribue autant d’ultimatums et vérifie notre rage à vivre ?

Horrible défi

Voilà l’horrible défi, nous voici placés devant ce qui nous a été donné. Nous voici pris en otage là où, parce que nous sommes nés, tout semblait déjà gagné. Nous croyions, grâce à la science, détenir le temps en détenant le progrès. Mais demeurent nos faibles, que de jour en jour nous découvrons.

Peut-être le mystère est-il en train de devenir énigme, et peut-être approchons-nous d’une résolution de cette énigme. Mais demeure une interrogation : est-ce que la vie ne va pas enfouir encore plus profondément ses secrets ? Comment n’inventerait-elle pas un autre défi, une autre épreuve, un autre mystère ?

Nature et contre-nature

Nietzsche dit que certaines des prouesses de l’homme sont accomplies contre la Nature. Celle-ci féliciterait même l’homme de si bien la titiller, de si bien la tordre et de si bien la défier. Et elle serait d’autant plus inventive et prolifique que l’homme tendrait à la détruire. Nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Elle anticipe ou diffère à sa guise, promet d’autres horreurs, tient notre destruction entre ses mains, et prépare sans doute pire. Elle joyeuse et sinistre, comme toujours.

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