"Le temps de l'innocence", de Martin Scorsese : dire et voir.

Adapté d'un livre, « Le temps de l'innocence » est bel et bien un film, questionnant l'écart entre ce qui se sait et ce qui se dit.

Qui croire ? Que croire ? Au début du Temps de l’innocence le héros, Newland Archer, croit. Il croit, parmi la haute société new-yorkaise des années 1870, à certaines personnes dignes de confiance. C’est ainsi qu’il s’apprête à épouser une jeune fille au cœur noble, May. Il n’y aurait après tout pas d’histoire sans l’arrivée d’Ellen Olenska, la cousine très anti-conformiste de May. Newland ne tarde ni à tomber amoureux d’Ellen, ni à souffrir de ce qu’il entend raconter à propos d’elle.

Dire

Avocat qu’on ne voit jamais en fonction, Newland Archer, en privé, défend Ellen contre les on-dit. Il soutient son honneur et tient à lui éviter le scandale. Il ne tait pas son parti pris. Il dit. Il entend les messes basses et les réfute. Mais nul n’entend son opinion à lui. On ne lui répond que par des questions : « pensez-vous que les femmes doivent être aussi libre que les hommes ? ». Lui seul ose parler en son propre nom et troubler le consensus autour de la femme exclue.

Voir

Mais, si nul n’entend le point de vue de Newland, chacun entend, dans ses remarques, ce qui le fait parler : son amour pour la comtesse. Ce que filme Scorsese, c’est tout ce qu’exprime la parole outre ce qui est dit. Non seulement le spectateur mais toute la société, autour du héros, voient et devinent. D’abord, il y a les petites remarques faussement insignifiantes lancées à Archer. Par exemple, on évoque une décision de la comtesse, Archer s’en étonne, et on lui dit : « je croyais que vous saviez ». Il est le supposé-informé, le supposé-proche d’Ellen.

Et il y a, surtout, son corps à lui, plus parlant qu’aucun autre. Au moment de jurer à May qu’il n’y a « personne d’autre qu’elle », Archer a le regard fixe mais cligne très fréquemment des paupières. Au contraire, May ne cille pas une seule fois. De même, dans le fumoir, entre hommes, le visage d’Archer vient fortement contrarier son corps engoncé par le costume. Tout ce que le corps refoule monte jusqu’à la tête et se manifeste, dès qu’il s’agit d’Ellen. Yeux, front, pomme d’Adam, respiration : Archer bout, face à un modèle de calme et de sérénité. Plus tard, lorsqu’on lui apprend que la comtesse va partir, sa seule façon de boire un verre, de trembler, d’ouvrir de grands yeux, trahit son amour.

Découvrir les non-dits

Archer se déclare à la comtesse, l’amour semble réciproque, mais lui est sur le point de se marier, et elle est sur le point de faire scandale en divorçant. Aussi renoncent-ils à cet amour, au nom du calme. Elle accepte l’offre de son riche mari (elle part le retrouver), et lui épouse May.

Ce n’est que bien plus tard, au moment où May annonce sa grossesse, à force d’allusions, qu’Archer comprend ce que tous ont cru et dit sans jamais le lui avoir dit : tous lui ont inventé une liaison avec la comtesse. Naïvement a-t-il cru faire illusion. Au contraire, c’est lui qui n’a pas entendu les allusions semées tout au long du film. Allusions à la fois discrètes et grossières, secrètes et outrancières, visibles et invisibles. C’est ce que l’ensemble du film explore : les signes. Ceux que les phrases et les corps émettent, et ceux que le cœur amoureux ne voit pas.

The Age of Innocence, de Martin Scorsese, d’après Edith Wharton. Avec notamment Daniel Day-Lewis, Michelle Pfeiffer et Winona Ryder.

Sur le même sujet