Le visage de Lady Gaga

A lui seul, ce visage rassemble l'énigme, sans la résoudre.

Le clip de "Bad Romance" n’est pas seulement, dans l’histoire de la musique, l’intrusion magnifique d’une femme qui a du nerf. Il fait aussi date, dans l’imaginaire de la chanteuse, comme le moment de la première mise à nue : extrême vulnérabilité, et extrême force.

Attente

Lady Gaga n’existe qu’à l’heure des clips. Son art ne s’invente pas hors du visuel mais dans le visuel. Bien sûr Bowie et Madonna avaient, avant elle, compris le principe. Mais à l’époque du défilement des stars et de la célébrité qui ne dure qu’un quart d’heure, Lady Gaga ajoute une audace. Elle impose sa propre durée. Ses clips nous obligent à prendre le temps de regarder, et donc d’écouter.

Hormis "Bad Romance", tous ses clips s’offrent l’incroyable luxe de repousser le début des chansons après de longues séquences de film. Elle n’est pas pionnière en la matière, néanmoins elle aiguise notre curiosité, notre attention. Elle se sait attendue au tournant, et joue de l’attente. A chaque seconde repoussée nous ouvrons un peu plus les yeux, en spectateurs toujours un peu plus près, et auditeurs toujours plus envieux.

Mais avant "Born this way", nous étions arrêtés par l’écran du maquillage, par les accessoires et coiffures qui ensemble contribuaient à effacer Lady Gaga. Seul le corps s’exposait. Le visage, comme la partie la plus intime, se dissimulait pour se préserver.

Découverte

Avec "Born this way", on ne découvre pas tant Lady Gaga que son visage affirmé. Toujours aussi dénudée mais moins maquillée, plus visible qu’auparavant, on pense aux quelques plans de "Bad Romance" qui laissaient déjà entrevoir, de très près, les expressions critiques de son visage. Fragilité fugitive, contrebalancée par l’exhibition du corps, l'exhibition prenait soudain tout son sens : détourner l’attention.

Tous les clips racontaient des histoires de souffrance, et cela ne s’interrompt pas avec ce nouvel album. Mais le visage s’y dévoile, y hurle, et la mise en scène se recule. Notre attention va moins à l’ensemble qu’à cette petite surface tant attendue et finalement révélée. On ne reconnaît que vaguement la Lady Gaga outrancière, on en découvre une nouvelle, autrement dénudée. La mise en scène demeure, massive et fulgurante, mais ne fait plus écran au visage troublant de la star.

Vérité ?

Lady Gaga paraît alors moins lisse, moins assoiffée de masques. La voici démangée par le plus humain des strip-teases. Tout ne repose plus sur le moment de bascule d’un masque à un autre. Elle a compris que la machine à étonnement ne fonctionnait plus. En apparaissant ainsi, il n’est pas impossible que Lady Gaga déçoive, mais cet événement est, au moins, à la hauteur de la brutalité qu’on connaissait. Nous ne serons peut-être plus sidérés par les nouveautés successives et l’invention des costumes de scènes, mais nous serons plus profondément et perpétuellement remués par l’énigme de son visage lui-même. Anguleux, singulier, troublant : maintenant nous comprenons qu’il lui fallut le cacher. Maintenant nous voyons la douloureuse vérité : une présence fascinante dont les masques ne sont que l’adaptateur et le médiateur. Lady Gaga devient à elle seule, décoiffée et nue, l’incarnation du trouble et des secousses.

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