Les acteurs français dans le "Cosmopolis" de Cronenberg

Les français sont de la partie, dans une coproduction française où Cronenberg est peut-être moins francophile qu'il n'y paraît.
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Marion Cotillard, dans une interview donnée pour le Studio CinéLive de Juillet-Août 2012, se vente d’avoir dû refuser une proposition de participer à « Cosmopolis » (pour cause de maternité, bien entendu). Nous ignorons quel rôle lui avait été proposé, mais cela nous invite à nous pencher un peu plus sur la présence des acteurs français dans ce rude et intense film de Cronenberg.

Farces

Dans « Cosmopolis », tout le monde en prend pour son grade. Le coiffeur, dans sa petite boutique vieillotte, n’est pas plus humain que le fana de jeux vidéos, la sportive en sueur est aussi rigide que la poupée-poétesse, le grand garde du corps n’est pas plus malin que le petit entarteur, la marchande d’art qui interroge Pattinson « Tu crois qu’on peut tout acheter ? » n’hésite pas à vendre son corps. Jamais de cliché, que des double-clichés qui souvent n’apparaissent que le temps d’une séquence.

Il faut un certain talent pour incarner la vacuité, autour du Pattinson très présent physiquement. D’ailleurs, certains jouent admirablement de cette ironie. Mais Juliette Binoche et Matthieu Amalric, eux, semblent prendre leur rôle très au sérieux (Amalric montrait pourtant dans Quantum of Solace toute l’autodérision dont il est capable). Sont-ils les dindons de la farce, inconscients de n’être invités à la fête que pour figurer des rôles très limités, et donc incapables d’entrer dans l’humour du film ? Ou ont-ils tout compris du ton de « Cosmopolis », au point de nous faire croire qu’on rit malgré eux plutôt qu’avec eux ?

Privilèges ?

La fierté de Marion Cotillard respire la satisfaction (ô combien compréhensible) à la seule idée d’être demandée par le grand Cronenberg. Et pourtant : aux français les rôles superficiels, à d’autres les rôles profonds. Au-delà de « Cosmopolis », bien sûr, on songera à un autre acteur français ayant déjà été de l’aventure Cronenberg, et même à deux reprises : Vincent Cassel (dans « Les promesses de l’ombre » puis « A dangerous Method »). Réfléchissons : de quoi a-t-il hérité dans ces films sinon d’un seul et même archétype (le bestial) dépourvu de toute nuance ? Cela n’est pas sans nous faire penser à la Marion Cotillard acceptant, dans des films américains, des rôles tous plus potiches les uns que les autres.

Invités habituels ou ponctuels, les français ne se voient pas pour autant offrir de beaux rôles chez Cronenberg. Le cinéaste sait pourtant être généreux en la matière. A Viggo Mortensen, il offre des personnages complexes (apparences trompeuses, instincts retenus avant l’implosion dans « History of Violence » et « Les promesses de l’ombre ») et variés (le Freud d’ « A dangerous Method » fait bloc sans une fissure). A Peter Weller il offre le rôle d'écrivain tourmenté dans « Le festin nu ». A Jeremy Irons, il confie deux rôles en un (« Faux Semblants »). A la star précoce Robert Pattinson, il offre l’occasion de révéler son réel et immense talent (comme un autre l’a fait pour DiCaprio). A Michael Fassbender (qui devint squelettique pour « Hunger »), il offre le rôle d’un semi-audacieux entretenu par sa femme, et à Keira Knightley, cantonnée aux rôles roses, un rôle tout en variations de la violence à la douceur, dans « A dangerous Method ». Mais en ce qui concerne « Cosmopolis », on imagine mal Cronenberg proposer à Fassbender de jouer l’entarteur, à Mortensen de jouer le coiffeur détestable, ou à Keira Knightley de jouer la joggeuse frustrée. Réserve-t-il les personnages qu’il préfère (nuancés, complexes) pour les acteurs qu’il préfère ? Dans « Cosmopolis », où le ton est plus acerbe et critique qu’empathique, on devine que Pattinson est le préféré. Il incarne celui qui, seul et comme tombé d’un film de Cronenberg dans un réseau – un enfer – de fantômes désespérants, tente de s’en arracher.

Potentiels ?

Les personnages les plus superficiels, Cronenberg les propose donc sans scrupules à des acteurs-admirateurs tous volontaires, pas tous français mais tous flattés de participer à l’un de ses films. Il les piège, un peu à la façon du Godard qui dans « Week-end » retourna contre Mireille Darc et Jean Yanne leur fierté de tourner avec lui, prenant un immense plaisir à les filmer en train de lui obéir bêtement et les malmenant, non sans cynisme, durant tout le tournage. Les français de « Cosmopolis », ainsi que Vincent Cassel, sont-ils aussi conscients que ne le fut Mireille Darc* ? Dans tous les cas, Cronenberg leur concède le plaisir de participer à l’un ou plusieurs de ses films, sans toutefois estimer leur talent capable de déborder les stéréotypes. Les français manquent-ils de talent profond ou d’ampleur dans leur palette de jeu ? Sont-ils seulement bridés par des américains inquiets du génie dont ils seraient capables ? La question demeure entrouverte.

*selon les dires de Claude Miller, dans les bonus du dvd aux éditions mk2.

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