Les voix de Nicola Sirkis

Parlée ou chantée, la voix du chanteur d'Indochine affecte.
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On voudrait peut-être faire l’impasse sur Indochine, laisser le groupe aux adolescents et adolescentes qui adorent, à cause de leur mal être, les tendances puériles. Et pourtant, si nous refusions de jeter le bébé avec l’eau du bain ? Concentrons-nous sur la voix du leader : Nicola Sirkis.

Peter Pan

L’enfance est plus qu’une référence pour Nicola Sirkis. Elle est le rêve suprême. Le groupe n’hésite pas à s’inventer une mise en scène en hommage aux Télétubbies, les pochettes d’album sonnent le glas du monde adulte, les fées sont reines.

Mais la voix de Sirkis en reste surtout à l’instant de trouble qu’est l’adolescence. Il ne décide d'arrêter de grandir qu'à la seconde où les choses sont en train de changer. Autrement dit, il garde l’entre-deux. A aujourd’hui cinquante ans, Sirkis a la voix plus grave, flirtant moins facilement avec les aigus. Pourtant l’esprit demeure cet entre-deux, cette zone instable et étrange, ces cordes vocales douteuses.

Rose éros

L’effet propre à Sirkis est dans le contraste entre les paroles crues et l’extrême douceur de la voix. De ce contraste naît l’excitation. Mais le miracle est que cette douceur ne soit pas de l’ordre du féminin : elle est masculine, profondément masculine, grave. Elle est très intrusive, sans prendre le détour d’une tendresse sage. Elle est frontale. A la limite, sa douceur correspond à une épure, à une clarté de chaque mot, et même de chaque syllabe. Qui peut se fermer à ce qu’elle nous lance ? A elle seule, elle ouvre nos oreilles.

C’est tout le scandale d’Indochine, c’est ce qui fait de ce groupe un privilégié des phases adolescentes : il fait tout entendre, tout résonner. Leur voix dit tout si clairement, si distinctement que même baisser le son ne change rien. La secousse de nombreux autres groupes dépend de la violence des sons qui frôlent le chaos de bruits. Le sens s’y dissimule. Au contraire, Sirkis laisse en relief les mots crus. En plein jour, sans cris mais bouche grande ouverte, il évoque les fantasmes. Plus il vieillit, plus sa voix est calme. Et ce calme fait d’autant plus entendre ce qu’il prononce. Nous ne prenions pas garde, nous avons entendu. Voilà le danger.

Ruse

Les instincts naissants de la puberté ont donc un lieu qui leur fait écho. Le groupe entier s’offre volontiers comme un catalyseur des attractions. Sirkis sent que, simple invité sur des plateaux télés (exercice auquel il se livre rarement), sa seule voix parlée produit l’événement. Son look adolescent ? Rien que de la mise en scène. Puisqu’il est inévitable de montrer le corps dont provient cette voix, autant le réduire à un cliché. Un personnage, une ruse presque ridicule pour faire entendre l’imprononçable érotisme, sans en rougir.

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