Lincoln : Ford/Fonda, en attendant Spielberg/Day-Lewis

Le « Lincoln » de 2012 saura-t-il se souvenir du « Young Mister Lincoln » de 1939 ?
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La future sortie d’un film sur Abraham Lincoln est l’occasion rêvée (un rien tirée par les cheveux) d’évoquer dans un seul article un très grand film de 39 (titré en français Vers sa destinée ), un très grand réalisateur d’avant-avant hier (John Ford) et un très grand acteur d’aujourd’hui (Daniel Day-Lewis).

Lincoln selon Ford

Dans Young Mister Lincoln, Ford ne nous raconte pas toute la vie d’Abraham Lincoln, il nous raconte seulement la jeunesse d’ « Abe », ses débuts en société et débuts comme avocat. De concours de tarte en choix de domaine d’étude, de règlements de comptes anodins en affaire de meurtre, tout ne se passe encore qu’à petite échelle. Et pourtant, dans ce Vers sa destinée (traduction pour une fois opportune) Ford insiste sur tout ce qui, dans le jeune Abraham, préfigure le futur Lincoln. Autrement dit, le film n’échappe pas à l’illusion rétrospective, ce penchant, partagé par la plupart des historiens ou commentateurs (politiques, sportifs), qui consiste à relire tous les événements passés à la lumière d’une soudaine réussite (par exemple, dès la victoire d’un sportif, on part à la recherche des détails précurseurs, depuis l’enfance, de cette victoire). Idéalisation ? Fantasme ? Aujourd’hui, où la tendance est plutôt au portrait de déchéances ( Aviator , J.Edgar ), où l’on chasse ouvertement les signes annonceurs de chute, en croyant que les défauts et parts d’ombre sont nécessairement plus vrais que les faits les plus visibles, le grand romanesque de Vers sa destinée paraît un peu trop beau pour être vrai. La mort s’y présente en une séquence ultra lumineuse et l’orage y apparaît, quelle que soit l’épreuve, comme un signe du ciel stimulant le jeune Lincoln au lieu de le décourager. L’amour, même perdu, n’entame pas la « destinée » du jeune homme : corriger les injustices. Bref, chaque seconde est un éloge. S’il y a idéalisme, c’est un idéalisme non pas des institutions ou de l’Histoire, mais de l’individu, des faits terre-à-terre, des petites histoires. Ford ne suit que ces petites histoires, et s’arrête où la grande Histoire commence. Réalisant un autre film évoquant Lincoln (plus précisément son assassinat: The prisonner of Shark Island – Je n’ai pas tué Lincoln) , il choisit de suivre les mésaventures d’un accusé à tort de complicité dans l'assassinat : toujours, les détails de la petite histoire. Le « Lincoln » de Spielberg, lui, adapté d’un livre, privilégiera-t-il l’Histoire et, comme la mode le veut, la « face obscure » de la vie du grand homme ? Côté chronologie biographique, ce film sera probablement complémentaire de ceux de Ford.

Lincoln selon Fonda

Le principal ressort visuel de Vers sa destinée est l’acteur incarnant Lincoln, c’est-à-dire Henry Fonda. Plus précisément : le corps de l’acteur, où doit se lire à chaque apparition la grandeur (sens strict : grande taille), pour signifier la fameuse « destinée ». Peu importe la politique (d’où la scène, faussement simpliste, du choix du domaine : un rien choisit entre le droit et la littérature, parce que le film parle de destinée plutôt que de politique), seul importe qu’un corps se distingue visiblement des autres. En somme, Vers sa destinée raconte comment Abe, un peu trop grand partout, trouve enfin un endroit à son échelle. Fonda est, dans un premier temps, physiquement disproportionné. Chacun de ses mouvements frôle le gag, du fait de sa grandeur. Grandeur des pas, en comparaison de ceux de la jeune fille qu’il aime. Grandeur des jambes, en comparaison de l’âne sur lequel il se déplace. Le jeune homme ne trouve milieu à sa taille qu’à la toute fin (que nous ne révèlerons pas ici, mais disons fin poétique). Avant cela, Fonda (aidé d’effets de grandeur) joue comme si ce corps était trop grand pour lui, dans des décors tantôt trop étroits pour son corps, tantôt vastes mais trop conventionnels et collectifs (la salle de danse dans la haute société).

Fonda a, comme tout bon acteur, mesuré l’enjeu physique du rôle. Daniel Day-Lewis, incarnant un Lincoln beaucoup plus âgé, saura sans aucun doute inventer son propre Lincoln, et susciter l’éloge des critiques comme des spectateurs. Mais reste à savoir si, dans quelques détails, attitudes ou expressions, le Lincoln de 2012 réservera quelques allusions, plus ou moins subtiles, à celui de 1939, autrement dit si passera entre Ford et Spielberg, entre Fonda et Day-Lewis, un témoin pour relai, ou une brise d’indifférence.

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