Mark Wahlberg, le frère poussé à bout

Un troublant écho apparaît entre ses rôles dans « The Yards » et le récent « The Fighter »
9

Le visage de Mark Wahlberg laisse imaginer qu’il est l’enfant « comme il faut » d’Hollywood. Dans le film de James Gray « The Yards », il semblait s’être trompé de famille. La vie ne le voulait pas gangster, il finit flic. Balloté, preneur de coups, Buster Keaton tragique : déjà, Mark Wahlberg avait la hargne muette. Mais sa retenue promettait d’éclater. Dans Fighter (de David O. Russell), le voici qui se bat, et nous blesse chaque fois qu’il encaisse : tout drame est d’abord physique.

L’homme multiplié par l’acteur

Forte est la tentation de chercher dans sa biographie des contrariétés. Mais il faut vite refermer la boîte de pandore. Tout juste avons-nous le temps de deviner que le cinéma entretient des liens profonds avec son existence. Mark Wahlberg, qui résout ses dérives dans la vie, doit savoir combien la résolution est fragile. Fragile et éphémère. Il faut la reconduire régulièrement.

C’est pourquoi les films importent : ils ravivent le pire, et servent de vaccin. Nous sommes tout à coup à l’opposé d’un rôle dévorant qui perd l’acteur : le cinéma muscle. On s’inquiète pour Wahlberg de le voir prendre autant de coups, mais ces attaques le stimulent. Comme les artistes maudits, il laisse les autres le pousser à bout.

L’acteur-volcan

Le moment ultime se fait attendre, mais toujours éclate. Comment éclate-t-il ? Dans le film de James Gray, par une trahison-déclaration insoupçonnable, un retrait brutal. Dans « Fighter », c’est le personnage de Dicky (Christian Bale) qui sert de piqûre de rappel. Ex-boxeur aux yeux exorbités, cou osseux, lèvres aussi agressives que ses gestes saccadés, Dicky cogne et provoque sans cesse le corps d’un Micky (Wahlberg) d’abord très « famille ». Mais on ne fuit pas les coups de son frère, nous dit le film. Alors Micky négocie « avec » ces coups, et apprend à boxer.

On pourrait croire que ce dilemme retenue/éruption n’est qu’un simple ressort scénaristique. En réalité, la tension opère plus profondément et visuellement, entre la constance de la mâchoire et le mouvement des sourcils, entre les traits tendres et les puissances du regard, entre la taille globale (peu impressionnante eu égard aux autres acteurs), et la masse des muscles. Le corps dit que sous l’impassibilité gît une menace.

Résolution : la bouche ne dit rien, le corps dit tout.

On voit comment cette menace déborde le cas particulier d’un personnage ou d’une histoire. Elle vient concerner directement le travail de l’acteur. Par sa présence et ses mouvements, Wahlberg concentre notre attention, pour mieux nous dérouter. Il sait qu’il inspire confiance, et invente des moyens de la trahir. Il ne s’agit pas de décevoir le public, ou d’aller à l’encontre de son image. Plus profondément, il s’agit d’avertir ce même public des poussées imprévisibles de l’humain qui n’est qu’un mélange de calme et de tempête.

D’une séquence à une autre, quelquefois les différences paraissent incroyables. Dans une même séquence, Wahlberg devient capable de tout, frappe sans prévenir, et garde les traits tendres. Par là, il rappelle qu’en tout homme veille quelque chose qui fait peur : ingratitude, abnégation, trahison (qui consiste quelquefois à être honnête), autodestruction. Wahlberg laisse ces tentations le traverser. Il reste, au centre, secoué mais incapable de répondre, sinon physiquement. Son jeu naît du fait que sa bouche n’ait aucun répondant. La caméra n’a plus qu’à filmer les poussées retenues du corps qui dit tout. Violent au bord d’être tueur, mais jamais tueur,

C’est-à-dire acteur.

Sur le même sujet