Chaplin, le barbier juif et le dictateur

Le 15 octobre 1940 a lieu à New-york la première présentation du film de Chaplin Le Dictateur, lequel parodie Hitler et souligne la brutalité du régime nazi
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Le Dictateur est l'histoire d'un barbier juif de Tomania qui, suite à de graves blessures subies pendant la première guerre mondiale, va se retrouver à l'hôpital d'où il ressortira amnésique vingt ans plus tard,

Il ignore alors tout ce qui se passe à l'extérieur, notamment les persécutions menées contre le peuple juif par le dictateur de Tomania Adenoid Hynkel (caricature d'Hitler), dont le barbier est le parfait sosie.

De retour au ghetto le barbier retrouve son échoppe. Bientôt soupçonné de complot contre le régime, il est enfermé avant de parvenir à s'échapper. C'est alors que les soldats confondent les deux hommes, Hynkel est arrêté comme fugitif alors que le barbier est pris pour le dictateur.

Un rendez-vous avec l'Histoire:

A l'époque où Charlie Chaplin fait le film les sentiments isolationnistes étaient puissants aux Etats-Unis, aussi Hollywood évitait les projets ouvertement antinazis.

Quand l'annonce fut faite de tourner Le Dictateur , long métrage mettant en scène une caricature d'Hitler, l'appareil diplomatique du 3ème Reich vit ça d'un mauvais oeil et se mit en branle. Tous les producteurs hollywoodiens furent avertis par l'ambassadeur allemand à Washington, d'un boycott de leurs films en Allemagne si le projet voyait le jour.

Charlie Chaplin fut inquiété et menacé de mort mais il sortit son film malgré les protestations. S'il put résister ce fut grâce à l'indépendance financière et artistique qu'il avait acquis depuis 1919 en créant Les Artistes associés avec Fairbanks, DW.Griffith et Pickford.

Dès sa sortie Le Dictateur remporte un franc succès auprès du public américain et celui de Grande- Bretagne mais il ne sort pas encore dans le reste de l'Europe, alors déchirée par la Seconde Guerre mondiale.

Il sera censuré en Irlande, en Allemagne jusqu'en 1945 et en Espagne jusqu'en 1975.

Le rire comme arme:

Jusque 1938 -année d'achèvement de la 1ère ébauche du Dictateur- Chaplin avait toujours refusé l'hégémonie du cinéma parlant, s'il s'est finalement décidé à l'adopter ce n'est que pour mieux parodier Hitler.

Son film est une satire irrésistible du nazisme dont la dérision ne repose non plus seulement sur la gestuelle mais sur le langage également, Chaplin va jusqu'à en inventer un pour le personnage d'Hynkel. Un mélange d'allemand et de néologismes qui donne corps à des harangues hystériques, lesquelles s'achèvent souvent en quinte de toux et offrent de beaux effets comiques.

Chaplin réussit à faire rire, néanmoins une certaine gêne est palpable à la sortie du film: peut-on réellement rire des atrocités perpétrées par le régime nazi?

Des articles de l'époque, comme celui du journaliste Jay Bundette paru dans le St Petersburg Times titraient "Too realistic to be humorous" et objectaient au film de Chaplin que même ce dernier ne pouvait pas rendre ça drôle. L'Histoire dépassait Charlie Chaplin.

Seulement, si le réalisateur est parvenu à faire rire, il l'a fait sans connaître l'existence des camps d'extermination alors principe fondamental de l'antisémitisme. Le dictateur dépeint dans le film n'est pas encore le planificateur des camps de la mort.

Dans Histoire de ma vie Chaplin écrira: "Si j'avais connu les réelles horreurs des camps de concentration allemands, je n'aurai pas pu réaliser Le Dictateur; je n'aurai pas pu tourner en dérision la folie homicide des nazis".

Dans The tramp and the dictator , le documentaire réalisé par l'historien du cinéma Kevin Brownlow dans lequel sont mises en évidence les connexions entre chaplin et Hitler, on apprend d'ailleurs que la réalité historique de l'époque avait conduit le réalisateur à modifier son scénario.

En effet, la scène finale devait montrer des soldats dansant mais Chaplin la changea attendu que les troupes hitlériennes avaient envahi la France et que la volonté du Führer de dominer le monde n'était pus ignorée de quiconque.

Chaplin prit alors la décision d'achever son film sur un discours du barbier juif déguisé en Hynkel, appelant à la paix dans le monde.

Chaplin VS Hitler, une histoire de moustache:

Dans Le Dictateur Chaplin interprète le barbier juif et Hynkel, en somme la victime et le bourreau à la fois, tous deux affublés de la célèbre moustache en trapèze.

Moustache aujourd'hui fameuse pour avoir été celle du personnage vagabond nommé Charlot mais aussi pour avoir été portée par Hitler.

Et ce fut cette moustache qui donna à Chaplin la légitimité pour réaliser son film car comme l'explique André Bazin dans Charlie Chaplin : " Le Dictateur eut été impossible si Hitler avait été glabre ou s'il s'était taillé la moustache à la Clark Gable".

Chaplin expliqua lui-même le rôle prépondérant de sa moustache dans une interview donnée à la revue Voilà le 21 avril 1939, il dit alors "Ma moustache m'a donné l'idée de réaliser une production sur la curieuse histoire de ces hommes de premier plan que sont devenus les dictateurs".

Hitler porta cette moustache après que Charlot l'eut rendue célèbre. Que le dictateur la portât intentionnellement, dans le but de profiter de la notoriété de Charlot selon certains, il n'est pas sûr mais Chaplin en tous cas ne l'oublia pas.

Comme Bazin l'explique brillamment, en reprenant sa moustache sur le personnage d'Hynkel pour parodier Hitler, Chaplin ôte toute essence à ce dernier pour ne lui laisser que du vide, du creux, de l'inconsistance.

Car si l'on rit d'Hynkel c'est bien parce qu'il n'inspire rien de ce que pouvait inspirer Hitler, à savoir haine, peur, colère et mépris. Le personnage d'Hynkel c'est Hitler privé de toute existence, "disposant de son existence, Charlot le lui a reprise pour l'anéantir", conclut Bazin.

Le discours final, l'intervention de Chaplin:

Le film s'achève sur un discours du barbier qui, pris pour Hynkel, est prié de monter sur la tribune où est écrit "Liberté" pour s'adresser aux soldats. Ce sont plus de six minutes de paroles pacifistes et humanistes prononcées avec l'assurance et l'efficacité d'un tribun.

Il est assez évident que le barbier cède alors la place à Chaplin, lequel prend la parole à Hitler.

"La haine des hommes passera et les dictateurs périront, et le pouvoir qu'ils ont usurpé du peuple retournera au peuple", déclare un Chaplin émouvant.

Ce discours final a divisé les critiques de l'époque, d'aucuns disaient qu'il était trop humaniste, voire naïf selon les radicaux, les réactionnaires quant à eux le tenait pour être une propagande communiste.

L'un ou l'autre, ce discours était peut-être simplement ce qui devait être dit à un moment où l'histoire s'accélérait de manière bien funeste et honteuse.

Le Cinéma - Ronald Bergan

Charlot entre rire et larmes - David Robinson

Chapli aujourd'hui - Petite bibliothèque des Cahiers du cinéma

Charlie Chaplin - André Bazin

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