Aux origines de l'antisémitisme : l'antiquité

L'antisémitisme existe depuis des millénaires. Quand, comment et pourquoi est-il apparu ? L'histoire nous aide à comprendre le présent.
167

Les premières manifestations de rejet des Juifs apparaissent en Egypte vers le III° siècle avant J.-C.

Les premières traces avérées de l'antisémitisme

Le philosophe et historien grec Hécatée d'Abdère et le prêtre égyptien Manéthon (évoqué par l'historien juif et romain du Ier siècle Flavius Josèphe) sont les premières sources connues sur ce sujet.

Le Grec et l'Egyptien désignent les Juifs comme des étrangers atteints par la lèpre et la gale. L'Egypte les aurait expulsés pour se protéger. Ils seraient issus d'une tribu agressive venue d'Asie, les Hyksos, qui avaient effectivement envahi une partie de l'Egypte et instauré une dynastie entre 1674 et 1548 avant J.-C.

Cette histoire, non vérifiée jusqu'à ce jour, fut reprise par beaucoup d'intellectuels de l'Antiquité, y compris les plus célèbres comme Tacite (historien romain de 55 à 120 après J.-C.).

Vers 100 avant J.-C., Posidionos d’Apamée, philosophe stoïcien et historien vivant à Rhodes, reprit les mêmes assertions en plus haineux : « Les Juifs impies et haïs ont été chassés d’ Egypte couverts de lèpre et de dartres, puis ils avaient conquis Jérusalem et avaient perpétué la haine des hommes.» On peut retrouver là, l'origine de l'insulte « sale Juif ».

On voit aussi apparaître à cette époque les premières accusations contre les rituels réels ou inventés des Juifs :

  • La circoncision (rite réel) est tournée en dérision, alors que d'autres peuples l'avaient pratiquée avant les Hébreux sans susciter de réaction particulière (Egyptiens, Phéniciens...)
  • Le sabbath (rite réel) est moqué par Agatharchide de Cnide (IIe siècle av. J.-C.). Il parle de superstition à propos du repos du septième jour. Sénèque, au début de notre ère, le condamne fermement. C’est dit-il : « une pratique nuisible parce que demeurer chaque septième jour sans rien faire, c’est perdre la septième partie de sa vie ».
  • L'adoration de l'âne (rite inventé) surprend. Posidionos d’ Apamée au Ier siècle av. J.-C. rapporte qu' « Antiochus entra dans le Saint des Saints, y trouva une statue d’un homme monté sur un âne, tenant un livre à la main. Il pensa qu’il s’agissait de Moïse.» Peut-être s'agit-il d'une référence à l'âne sur lequel le prophète Isaïe avait imaginé la venue du Messie.
  • Le crime rituel (rite inventé) est toujours dénoncé aujourd'hui. Il a été popularisé pour la première fois connue par l'écrivain Damocrite repris par Apion d'Alexandrie. On peut ajouter à ces accusations précises, le reproche selon lequel les Juifs seraient des misanthropes rejetant tout échange avec les autres peuples.

Le Judaïsme entre le VIe et l'ère chrétienne: un mouvement en plein essor

On peut se demander pourquoi les intellectuels de l'Antiquité développèrent un tel « antisémitisme » à partir du IIIe siècle avant J.-C.. La réponse apparaît clairement : les Juifs ont payé chèrement la rançon de leur succès. En effet, à partir du VIe siècle, l'exode conduit de nombreux Judéens en Egypte. C'est la conséquence de la victoire des Babyloniens. Ces communautés juives prospèrent et se développent. On retrouve des centres juifs en Egypte, en particulier à Eléphantine au VI° siècle avant J.-C., mais aussi en Asie Mineure et tout autour de la Méditerranée (d'après Shlomo Sand : C omment le peuple juif fut inventé ). A l’époque de Cyrus, de nombreux Juifs restèrent en effet à Babylone, y fondèrent des synagogues et des écoles qui donnèrent le Talmud de Babylone. Flavius Josèphe rapporte qu’au pays des Parthes, « les Juifs se comptaient en nombre infini, impossible à déterminer » ( Antiquités juives, Livre XI).

Léon Poliakov auteur d'une célèbre Histoire de l'antisémitisme insiste sur l'essor de la population juive à Alexandrie vers 330 avant J.-C.. Deux quartiers sur cinq d’Alexandrie étaient des quartiers juifs ou à majorité juive.

D’après L. Poliakov, à la veille de l’ère chrétienne, il y avait 1 million de Juifs en Judée et 3 à 4 millions dans la diaspora, de l’Asie Mineure à l’Espagne, soit à peu près 7 à 8 % de la population totale.

L’historien juif Flavius Josèphe reprenant les travaux de l’historien et géographe grec Strabon, constatait avec fierté : « On trouverait difficilement dans le monde un endroit où ce peuple n’ait été accueilli et ne soit devenu le maître ».( Antiquités judaïques, Livre XI )

Le monothéisme

Il est évident qu'un tel succès n'était pas vu d'un bon œil par les empires en place et en particulier par l'Empire romain qui succéda à l'empire grec d'Alexandre.

L'empire romain professait le paganisme. Cette religion assurait sa stabilité. Elle organisait non seulement la soumission des hommes aux forces de la nature, mais aussi la soumission à l'ordre social. Jupiter, Mars et Quirinus symbolisaient les 3 classes de la société : le pouvoir magique des prêtres, la force guerrière, la fécondité et la prospérité. La divinisation de l'empereur à partir d'Auguste confortait encore le pouvoir en place.

Mais les religions païennes (grecques et romaines) évoluèrent vers le pouvoir plus grand d'un seul dieu (Zeus ou Jupiter) et même vers un Dieu abstrait comme chez Platon. Plus tard, le Sol Invictus (le soleil invaincu) allait faire office de Dieu unique. Le zoroastrisme a montré, dès le Ier millénaire avant J.-C., cette tendance historique vers le monothéisme.

Le judaïsme poussa cette évolution à l’extrême en prônant un Dieu non seulement unique, mais abstrait qu'on ne pouvait ni voir, ni représenter, ni même nommer. Pour cette raison, il fut aussi accusé d'athéisme.

Ce Dieu unique allait de paire avec la Loi (Thorah) qui imposait une révolution culturelle et sociale. L'homme s'imposait des règles qui l'obligeaient à contrôler ses instincts dans tous les aspects de sa vie (nourriture, sexualité, travail, étude…).

Ces règles sapaient les bases mêmes du paganisme, en proposant un autre projet historique mais sans pour autant en faire un projet politique, comme le soulignait la philosophe Hannah Arendt dans son livre Sur l'antisémitisme, les origines du totalitarisme .

Les intellectuels de l'Antiquité en guerre contre le judaïsme

On comprend dès lors pourquoi les intellectuels romains s'opposèrent farouchement aux Juifs.

Tacite le résumait très clairement au IIe siècle : « Tout ce qui est sacré pour nous est profane pour les Juifs, tout ce qui leur est permis nous est impur » ( Histoires, Livre cinquième) .

L'empereur Hadrien décida, en 135, après la révolte juive de Bar-Kokhba, de supprimer le nom même de la Judée pour le remplacer par le nom de Palestine, la terre des Philistins. Il interdit la pratique de la religion juive pourtant tolérée jusque-là.

De quoi les Romains avaient-ils peur ? Ils craignaient tout simplement de voir leur monde disparaître. Ils avaient raison. Leur monde allait bientôt s'écrouler, même si les Juifs eux-mêmes n'en tirèrent aucun profit.

Deux citations, parmi beaucoup d'autres, montrent clairement leurs craintes. Sénèque (Ier siècle après J.-C.) l'avoue : « cependant les pratiques de cette nation scélérate ont si bien prévalu qu’elles sont reçues dans tout l’univers. Les vaincus ont donné des lois aux vainqueurs » (cité par saint Augustin , La Cité de Dieu, VI,11)

Rutilius Namatianus, poète et fonctionnaire d’origine gauloise écrit encore en 416 : « Plût au ciel que la Judée n’eut jamais été soumise par les guerres de Pompée et les armes de Titus ! Le mal déraciné étend d’autant plus sa contagion et la nation vaincue opprime ses vainqueurs. » (Théodore Reinach, Textes d'auteurs grecs et romains relatifs au judaïsme , 1895, cité par Pierre Sommermeyer)

On retrouve dans ces lamentations le mythe toujours actuel du « complot juif ». Les critiques contre les Juifs de l'Antiquité ne visaient pas cependant les hommes juifs mais leur religion et leurs valeurs. Elles exprimaient clairement l'angoisse de les voir triompher. C'est ainsi qu'on peut comprendre le massacre et le pillage des Juifs, en 38 à Alexandrie, après le succès populaire de la visite d'Hérode Aggripa Ier, roi de Judée.

Par contre, il est clair que les intellectuels antijuifs de l'Antiquité allaient donner à leurs successeurs des archétypes qui resteront d'actualité jusqu'à nos jours (voir l'article l'antisémitisme d'aujourd'hui ). Et cela même pour les antisémites modernes dépourvus de culture classique.

Sources :

  • Mircéa Eliade, Histoire des croyances et des idées religieuses , Tome 2, Paris, Bibliothèque historique Payot ,1978.
  • Léon Poliakov, Histoire de l'antisémitisme , Tome 1, Paris, Calmann-Lévy, 1981.
  • Schlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé , Paris, Flammarion, collection "Champs/essais", 2010.
  • Hannah Arendt, Sur l'antisémitisme, Paris, Gallimard, 2002.

Sur le même sujet