La Marseillaise: la chanter ou la changer

Faut-il conserver notre hymne national ou faut-il le changer ?

La Marseillaise est devenue officiellement hymne national en 1876, aux débuts de la IIIe République. A l’échelle de l’histoire, c’est tout récent. Même pas un siècle et demi. Et pourtant cet hymne n’a cessé de provoquer des controverses.

Vous aimez entendre chanter la Marseillaise? Vous la chantez volontiers vous-même à l’occasion? Vos contradicteurs vous considèrent sans doute comme un nationaliste rétrograde, assoiffé de sang et nostalgique des guerres passées.

Au contraire ses accents martiaux vous hérissent le poil? On vous accuse de brader la République, le patrimoine culturel de la France et la France elle-même.

On dit que la musique adoucit les mœurs, mais celle-ci semble au contraire plutôt provoquer des polémiques. On se souvient encore des protestations véhémentes lorsque ce pauvre chant fut sifflé dans nos stades. On se souvient des commentaires outrés quand certains membres de l’équipe de France de football restaient muets au moment où la fanfare l’exécutait.

Pour d’autres, ces réactions hostiles montraient bien la nécessité de revoir au moins les paroles de la Marseillaise. Selon eux, il aurait fallu les adoucir, les rendre plus aimables. Tout le monde s’y serait retrouvé.

Les tentatives de réformes n’ont pas manqué.

Citons pour mémoire la célèbre tentative de Gainsbourg pour adoucir notre musique nationale au son du reggae. Cela date de 1979. Elle ne fut pas du goût des parachutistes qui voulurent interdire ses concerts publics par la force. Pourtant ce ne fut pas une première.

Rappelons la tentative du chanteur Graem Alwright. qui s’est essayé à lui donner des paroles de paix. Cela commence par :

«Pour tous les enfants de la terre,

Chantons amour et liberté…»

Bien avant déjà Django Reinhardt lui avait donnée un ton très jazzy.

Il y eut aussi les versions de Barbara Hendricks sur une musique adaptée par Berlioz, de Jamel Debbouze… et de beaucoup d’autres.

Lamartine lui-même a écrit en 1841 un poème intitulé : «Marseillaise de la paix».

On y peut lire :

«Nations, mot pompeux pour dire barbarie,

L’amour s’arrête-t-il où s’arrêtent vos pas?

Déchirez ces drapeaux; une autre voix vous crie:

"L’égoïsme et la haine ont seuls une patrie;

La fraternité n’en a pas !"»

D’autres propositions se multiplièrent à la fin du XIX° siècle. Pas de doute, la Marseillaise n’a jamais laissé indifférent. Si certaines versions ont attiré l’attention, aucune ne s’est imposée.

La Marseillaise, un simple chant belliqueux, sanguinaire et raciste?

Le 25 avril 1792, le brave Dietrich, Maire de Strasbourg demanda à Rouget de Lisle d’écrire un chant patriotique pour soutenir l’armée du Rhin. C’était le jour même de la déclaration de guerre. Il ne se doutait pas qu’il venait de commander ce qui deviendrait l’hymne national de la France.

Rouget de Lisle accepta. C’était un capitaine quelconque. Même s’il servait dans le génie, il savait lui-même qu’il n’était pas génial. Il avait cependant le mérite de composer facilement. Dans la nuit du 25 au 26 avril, il fut saisi par l’exaltation de la ville qui se préparait à la guerre. Il entendait les cris et les mots d’ordre enthousiastes: «Aux armes citoyens!». Non loin, il entendait les préparatifs de l’armée prussienne ennemie. C’est au cours de cette nuit, dans une demi inconscience, que son esprit et son corps s’imbibèrent de cette ambiance folle. C’est dans ce climat qu’il écrivit. On aurait dit que sa plume était tenue par le peuple en personne.

On aurait dit que le peuple s’exprimait à travers lui:

«Contre nous de la tyrannie, l’étendard sanglant est levé».

Et plus loin:

«Aux armes les citoyens

… Liberté, liberté chérie

Combat avec tes défenseurs.»

Ce chant était donc d’abord une œuvre de communion avec le peuple de France à un moment très précis: ce moment si particulier où ce peuple défendait sa liberté face aux monarchies d’Europe coalisées contre lui. C’est donc tout naturellement que la Marseillaise se répandit comme une traînée de poudre, de Strasbourg à Marseille, puis de Marseille à Paris, convoyée par les volontaires marseillais venus défendre la patrie en danger. A Paris, ce chant nouveau détrôna le Ça ira.

Ce fut un véritable miracle si on s’en tient à la personnalité de son auteur qui fut tout le contraire d’un révolutionnaire exalté.

Qui était Rouget de Lisle

Rouget de Lisle ne fut pas un révolutionnaire républicain. Il défendit le roi Louis XVI, s’opposa à son emprisonnement et faillit être décapité. Puis il rejoignit les vendéens en guerre contre la République.

Plus tard sous la restauration, il proposa à Louis XVIII un hymne royaliste: Vive le roi Sans aucun succès cette fois.

La Marseillaise ne rendit pas la vie de Rouget de Lisle plus facile, au contraire. Sous Napoléon Bonaparte, il se fit marchand de vivres auprès des armées pour survivre. Seul Louis Philipe lui accordera une petite pension à la fin de ses jours. Il mourut pauvre en 1836.

Un chant qui incarne la lutte contre la tyrannie

En France, La Marseillaise fut interdite chaque fois que le pouvoir voulait imposer une dictature. Napoléon puis la Restauration royaliste la censurèrent. Durant la Seconde Guerre mondiale, La Marseillaise devint chant de résistance à l’occupation allemande et au nazisme, et le maréchal Pétain la remplaça par un hymne à sa propre gloire : Maréchal, nous voilà.

En ce temps là, on risquait la mort à chanter la Marseillaise, et beaucoup de fusillés la chantaient en tombant.

La Marseillaise , un souffle toujours vivant

Le chant de Rouget de Lisle possède une telle force subversive qu’il fut repris dans le monde entier chaque fois qu’un peuple se révoltait contre une dictature. La Marseillaise vit par elle-même. Elle vit indépendamment de son auteur, et indépendamment de ses critiques ou caricaturistes. Elle vit même si elle a servi à contre emploi dans des guerres injustes.

La Marseillaise est devenue, au cours de l’histoire, un être de chair et de sang, incarnée par les peuples qui l’ont chantée. Peut-être n’a-t-elle pas un visage bien lisse. Peut-être même qu’elle est balafrée par endroit. Il peut lui arriver de loucher ou de boiter quand elle parle d’ «un sang impur» même si ça n’avait pas alors le même sens qu’aujourd’hui. Mais faut-il lui faire subir une opération de chirurgie esthétique, en lui posant des paroles plus belles, plus gentilles, plus conviviales? Qui oserait mettre des bras à la Vénus de Milo? Elle est devenue un monument intouchable: un monument contre la tyrannie.

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