Le christianisme triomphant et l'antijudaïsme

Le christianisme de ses origines au Moyen Age fut longtemps marquée par l'antijudaïsme. La résurgence de l'antisémitisme rend cette question très actuelle.

Comment les chrétiens juifs à l'origine sont-ils devenus au cours de l'histoire les persécuteurs des juifs ? Y a-t-il une nature spécifique de l'antijudaïsme chrétien ou au contraire une continuité avec l'antijudaïsme païen ?

Ces questions restent très actuelles à l'heure où les relations entre l'Eglise et le judaïsme sont troublées. Ces remous sont suscités par le processus de béatification du pape Pie XII, mais aussi par l'affaire Richard Williamson, évêque de la Fraternité Pie X et négationniste notoire, réhabilité par le pape Benoît XVI, après avoir été excommunié.

Le christianisme, religion d'Etat au IVe siècle

Les chrétiens connurent une période de persécution romaine au début du II° siècle après Jésus-Christ.

Par la suite, l'influence chrétienne s'intensifia à un point tel qu'elle rallia les plus hautes instances de l'Empire romain. Constantin lui-même, empereur au IVe siècle, s'ouvre au christianisme après avoir vaincu à la bataille du Pont de Milvius sous le signe de la croix qui lui est apparue en rêve.

Il promulguera en 313 l'édit de Milan qui légalise la pratique du christianisme. Il se convertira sur son lit de mort en 337, non sans avoir joué un rôle central dans l'organisation et le développement de l'Eglise.

Plus tard Théodose et Gratien, empereurs d'Orient et d'Occident, iront plus loin en proclamant le christianisme religion d'Etat obligatoire par l'édit de Thessalonique en 380.

Dès lors les chrétiens devenaient majoritairement des anciens païens. Cela n'allait pas sans conséquences pour la pratique de la religion, y compris dans ses rapports avec le judaïsme.

Ce fut au tour des non chrétiens d'être les victimes de l'Etat.

Les débuts de l'antijudaïsme chrétien

Les attaques contre les juifs par des chrétiens relèvent de la guerre idéologique.

Un des pères de l'Eglise, Jean Crysostome, se distingua particulièrement dans ce terrible exercice : « La synagogue est pire qu’un bordel. C’est l’antre de vauriens et le repaire de bêtes sauvages. Le temple de démons se consacrant à des cultes idolâtres » (386-387, Advesare Judaeus ).

Pourquoi un tel déchaînement ? Chrysostome nous livre lui-même la réponse : « Quel pardon pouvons nous espérer, si nous courons à leur synagogue, simplement par impulsion ou par habitude, et si nous appelons leurs docteurs et magiciens chez nous ? » ( Advesare Judaeus ).

Ailleurs Chrysostome écrit : « J'invoque le ciel et la terre comme témoins contre vous si vous vous rendez aux fêtes où retentit le Shophar ou si vous participez aux jeûnes, ou observez le chabbat ou si vous observez un rite juif important ou non, et je serai innocent de votre sang » ( Advesare Judaeus ).

A Antioche où vivait Chrysostome, comme partout ailleurs les chrétiens participaient aux fêtes juives, allaient à la synagogue et même préféraient régler leurs différents devant les tribunaux juifs.

Les Pères de l'Eglise devaient donc forcer la polémique pour obtenir une véritable rupture avec le judaïsme.

Cet honorable personnage se distingua si bien dans ses accusations contre les juifs qu'il fut cité des siècles plus tard par les nazis pour justifier la « solution finale ».

Cette haine du christianisme triomphant ne visait pas seulement à séparer les juifs des chrétiens. Elle reprenait aussi les inquiétudes des anciens païens devant l'essor du judaïsme. (Voir aux origines de l'antisémitisme. )

Mais les juifs, persécutés dans leurs anciens territoires, allaient trouver de nouveaux espaces pour pouvoir pratiquer leur culture et leur religion.

Des peuples entiers se convertissent au judaïsme

Le royaume de Himyar (Yemen actuel) fut juif du dernier quart du IVe siècle jusqu'au premier quart du VIe siècle. Il en fut ainsi du royaume berbère de la reine Kahina jusqu'à l'invasion arabe, du royaume des Kazars sur les bords de la Volga au Xe siècle. Le poids du judaïsme était très fort dans toute l'Afrique du Nord et en Espagne.

L'Eglise, comme les anciens païens, devait combattre ce nouvel essor de l'influence juive, pour triompher.

Plus encore, la survivance du judaïsme était intolérable pour les catholiques. Comment le peuple élu par Dieu pour recevoir la Bible, comment ce peuple qui a produit Jésus lui-même pouvait-il ne pas le reconnaître comme Messie?

Grâce à la puissance de l'Empire romain devenu catholique, l'Eglise assura sa prééminence.

Les croisades et la résurgence de l'antijudaïsme clérica l

L'antijudaïsme s'apaisa jusqu'à la première Croisade en 1095. Les Croisades furent un moment particulièrement cruel de la persécution anti-juive.

Les armées de Croisés en route vers Jérusalem pillèrent et massacrèrent toutes les communautés juives qu'ils rencontraient avec la participation active des populations locales. Ils firent 10 000 victimes en Allemagne lors de la première croisade.

A Jérusalem, le célèbre seigneur Godefroy de Bouillon enferma tous les juifs qu'il put trouver dans une synagogue et les brûla en 1099.

En 1215, le Concile de Latran IV impose dans toute l'Europe une marque distinctive pour les juifs et les musulmans.

Le roi Louis IX ("Saint Louis") applique les directives papales d'Innocent III. Il impose la rouelle, petit cercle d'étoffe jaune dont le port sur les habits est obligatoire pour les juifs et les musulmans. En 1244, à la suite d'un véritable procès, le Talmud est condamné à être brûlé en place publique.

Ces diverses mesures aboutissent en 1394 à l'expulsion des juifs du Royaume de France. Les premiers ghettos imposés en Europe résultent de ce Concile.

On peut penser que le silence de Pie XII durant la Shoah se situe dans la droite ligne de cette histoire.

Il faut souligner cependant que les catholiques laissaient la vie sauve aux juifs qui se convertissaient par la force. Il faut aussi souligner que certains chefs de l'Eglise comme Bernard de Clairvaux prirent la défense des juifs durant la IIe Croisade.

Malgré toute sa cruauté, l'antisémitisme clérical se différenciait nettement de l'antisémitisme raciste du XIXe et du XXe siècle. Il se situait dans le prolongement de l'antijudaïsme païen.

Pour l'Eglise du Moyen-Age, la conversion suffisait aux juifs pour sauver leur vie. Pour les nazis et leurs précurseurs, cela ne suffisait pas. Puisque le judaïsme devenait une race, personne ne pouvait échapper à sa naissance.

Sources :

Comment le peuple juif fut inventé , Schlomo Sand, Collection Champs essais

Sur l'antisémitisme, Léon Poliakov, Calmann Lévy

Histoire et croyance des idées religieuses, Mircéa Eliade, Editions Payot

Jésus après Jésus, Gérard Mordillat et Jérome Prieur, Editions du Seuil

Les juifs au temps des croisades , Simon Schwarsfuchs, Albin Michel, 2005.

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