Le mouvement sioniste peut-il en finir avec l'antisémitisme ?

Le sionisme est né à la fin du XIXe siècle en Europe. Il se voulait une solution pour éradiquer l'antisémitisme. A-t-il réussi dans son entreprise ?

Le sionisme, dès sa fondation, vers 1896 (publication de L'Etat des Juifs de Théodore Herzl) et 1897 (Premier Congrès Sioniste mondial) suscita de nombreux rejets dans la communauté juive et resta longtemps minoritaire.

Les oppositions juives au sionisme

Nombre de religieux combattaient le sionisme comme une hérésie. L'opposition virulente du rabbinat allemand (voir Elie Barnavi, Histoire universelle des Juifs) empêcha le Premier Congrès Sioniste de se tenir à Munich.

Les hassidims (juifs mystiques d'Europe de l'Est) ne voulaient pas non plus y adhérer. Pour eux, seule l'arrivée du Messie pouvait permettre le retour des Juifs sur leurs terres originelles. En son absence, il n'y avait d'autre voie que la prière et le respect de la Loi pour hâter sa venue.

Le Bund (Alliance des travailleurs juifs) d'Europe de l'Est s'opposait aussi au sionisme, l'accusant d'appeler les travailleurs juifs à déserter la lutte des classes en Europe. Ce parti est resté majoritaire dans la classe ouvrière juive. Il défendait une autonomie culturelle juive basée sur la langue yiddish.

De nombreux Juifs européens étaient attirés, à la fin du XIX° siècle, par le marxisme et les partis révolutionnaires. Beaucoup dirigeront la Révolution russe (Trotsky, Sverdlov, Kamenev, Zinoviev, etc.) ou allemande (Rosa Luxembourg). Ils considéraient que seule la victoire du prolétariat pouvait mettre fin à l'antisémitisme. Les sionistes devenaient pour eux des ennemis de classe, au mieux des petits-bourgeois nationalistes. D'autres, comme Freud et Einstein, restèrent fidèles à une perspective d'intégration, malgré la dureté de la situation. Le sionisme resta minoritaire jusqu'à la Shoah et au début de la Seconde Guerre mondiale en 1939.

Il est par ailleurs intéressant de mentionner qu'il n'est pas besoin d'être Juif pour porter un projet «sioniste». Napoléon fut un grand sioniste avant la lettre, lui qui voulut créer un Etat juif à Saint-Jean d'Acre lorsqu'il assiégeait la ville. Son échec militaire le contraignit à retirer la déclaration qu'il avait déjà rédigée en ce sens.

Quel Etat juif?

A partir du moment où, à la fin du XIX°siècle, le sionisme se développa, il lui fallut déterminer quelle forme prendrait l'Etat des juifs. Dès lors, ce mouvement fut traversé par tous les courants politiques européens.

On y retrouvait aussi bien une gauche marxiste dirigée par Borochov (1881-1917) qui concevait l'Etat juif comme une solution pour le prolétariat juif, qu'une extrême droite terroriste dirigée par Jabotinsky (1880-1940) en passant par la sociale-démocratie du Poaléi Sion dont est issu David Ben Gourion, le premier chef du gouvernement israélien ou la droite libérale du Parti des Sionistes généraux de Haïm Weizmann.

Ces courants s'affrontèrent à la fois sur le contenu de l'Etat juif et sur ses rapports avec les Palestiniens présents sur les terres revendiquées par les sionistes.

Antisionisme et antisémitisme

Le sionisme n'est donc qu'une idéologie parmi d'autres au sein de la communauté juive.

Sa force a été d'allier l'espoir du retour à Jérusalem, qui est un des piliers de la religion juive, avec la nécessité de fuir les persécutions. Il devrait être possible, en théorie, de s'y opposer sans être antisémite puisque des Juifs eux-mêmes peuvent le faire.

On pourrait même aller plus loin et remarquer un accord possible entre sionistes et antisémites. Ces derniers ne veulent pas des Juifs, et justement, les sionistes proposent que les Juifs partent. De 1933 à 1939, l'Agence juive pouvait ainsi négocier logiquement avec Hitler le départ des Juifs pour la Palestine.

Cependant l'existence de l'Etat d'Israël ne met pas fin à l'antisémitisme, contrairement à ce que les sionistes ont pensé. L'existence de l'Etat d'Israël provoque même un regain d'antisémitisme d'un type nouveau dans le monde, puisqu'il est fondé aujourd'hui sur les méfaits supposés ou réels de cet Etat.

La violence et la dureté croissantes des conflits qui opposent Israël aux Palestiniens et à ses voisins peut déboucher aujourd'hui sur de terribles massacres.

Chacun a le droit de critiquer la politique d'Israël, à commencer par les Juifs et les Israëliens eux-mêmes. Mais il y a dérapage antisémite, si cette critique trouve dans le caractère juif de l'Etat, la cause de tous les maux dénoncés.

Les sionistes se sont donc trompés. L'existence d'un Etat juif ne permet pas d'en finir avec l'antisémitisme.

C'est pourquoi cet Etat devrait tout faire pour aboutir à une paix négociée sur la base des deux Etats palestinien et israélien à l'instar de mouvements comme La Paix maintenant en Israël même.

Yitzhak Rabin, chef du gouvernement israélien avait montré la voie. Cela lui a coûté la vie en novembre 1995. Dix ans après 200 000 Israéliens se rassemblaient à Tel Aviv en souvenir du processus de paix qu'il avait su amorcer.

D'autres initiatives pour la paix existent aujourd'hui malgré la radicalisation des conflits.

Espérons qu'il ne soit pas trop tard.

Sources :

  • Nathan Weinstock, Le Sionisme contre Israël , éditions Maspero,1969.
  • Elie Barnavi, Histoire universelle des juifs , Hachette Littérature, 2002.

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